Les femmes aussi sont sexistes? Revenez-en!

Suppose que tu naisses dans un drôle d’univers où les hommes contrôlent à peu près tout depuis à peu près toujours. Tu sors du vendre de ta mère et la doctoresse décide qu’il te faut aussitôt un pyjama rose. Tu t’éduques au gré de films dirigés par des hommes, tu lis des livres écrits par des hommes, tu vas à l’école où on t’enseigne l’histoire des hommes. Tu achètes des produits que tu as découverts via des publicités sexistes. On t’a traitée de pute la première fois que tu as eu une relation sexuelle. Ton père t’a dit que les filles n’étaient pas bonnes en maths. Bref, suppose que tu grandisses dans une société sexiste.

Ça te semblera peut-être incroyable, mais… Tu risques de tenir des propos sexistes!!

Eh oui, les femmes aussi tiennent parlent et agissent de façon sexiste. Ce n’est pas moi que vais le nier. Mais maintenant que c’est dit… On peut peut-être passer à autre chose?


Un peu de contexte

[Description d'image: photo de très près d'une
main pointant vers la caméra] 
Avez-vous déjà remarqué à quel point les personnes qui discutent de féminisme prennent toujours la peine de préciser « les femmes aussi »? Je vois régulièrement passer sur Facebook « quel commentaire sexiste, et par une femme en plus! », ou encore « les commentaires sous cet article sont sexistes, et il y en a même par des femmes! ». Plus souvent qu’autrement, cette précision est faite à grand renfort de points d’exclamation.

C’est une chose d’être plus choquée par un comportement sexiste venant d’une femme parce qu’on s’attendrait à ce qu’elle ne tire pas dans son propre but. C’est autre chose de sentir le besoin de souligner, de répéter, de mettre en évidence encore et encore le sexisme des femmes. Comme si c’était l’enjeu central. Du coup, si, comme moi, vous préférez vous attaquer au sexisme des hommes, vous recevrez régulièrement la critique « mais les femmes aussi! » Pourquoi est-ce problématique? Je vois deux principaux problèmes.

Double standard
D’abord, en mettant l’emphase sur les femmes, on les tient à un standard plus élevé. Parce qu’on s’attend des femmes qu’elles soient féministes, on les punit davantage lorsqu’elles agissent de manière sexiste, par exemple en les ridiculisant davantage sur les réseaux sociaux. Mais les hommes et les femmes (et les personnes de tout autre genre) sont socialisées dans la même société patriarcale. Celle-ci sert d’excuse aux hommes – « ce n’est pas de sa faute, c’est comme ça qu’il a été élevé » – mais pas aux femmes qui devraient se dé-socialiser sans effort. C’est donc tout simplement un double-standard que d’exiger plus des femmes que des hommes. Mais il y a plus.  

Fausse symétrie
Ce n’est pas seulement qu’il est injuste de dramatiser davantage le sexisme des femmes. C’est surtout que le sexisme des femmes devrait au contraire nous paraitre moins grave.

Que cela soit clair : je préfère que les femmes soient féministes. Je fais mon possible pour éduquer les femmes au féminisme. Je me tiens avec des femmes féministes.

N’empêche, ce n’est pas le sexisme des femmes qui est le plus problématique – ce pourquoi ce blogue est majoritairement consacré à la critique du patriarcat tel qu’imposé par les hommes. Pour le dire simplement, je n’ai jamais été violée par une femme non féministe.

Les hommes antiféministes battent, violent, tuent, volent. Les femmes antiféministes se tirent certes une balle dans le pied, mais elles ont moins de capacité de nuire aux autres femmes. Ce ne sont pas les femmes non féministes qui me font trembler de peur quand je dois rentrer chez moi tard le soir. Ce ne sont pas les femmes non féministes qui sont payées 25% de plus que moi. Ce ne sont pas les femmes non féministes qui refusent de prendre leur part de responsabilité dans la contraception. Et cetera, et cetera.

Par ailleurs, les femmes peuvent agir de façon sexiste pour se créer une carapace : la conscience féministe, ça fait mal. Chaque femme « deal » avec le monde patriarcal du mieux qu’elle peut, n’ayant pas toujours la possibilité de le confronter directement. Reprocher aux femmes de faire des compromis patriarcaux peut alors s’apparenter à du victim blaming. Ce ne sont pas elles les véritables responsables de leur (notre) oppression.

Déresponsabilisation des hommes
C’est si difficile d’accepter que le patriarcat n’est pas une entité abstraite détachée du groupe « hommes ». Pour rallier les hommes à la cause, on emploie le discours de « il faut combattre le patriarcat, pas les hommes » et de « le féminisme bénéficie à tout le monde » – que je critique dans plusieurs autres articles sous l’étiquette « féminisme pop ». Peut-être que, dans la même optique, nous centrer sur le sexisme des femmes est rassurant pour les hommes. Ils peuvent alors se convaincre qu’ils ne sont pas responsables du sexisme – ils en seraient plutôt des victimes au même titre que les femmes. Comme si 96% des agresseurs sexuels n’étaient pas des hommes. 

En bonus, ils ne risquent pas grand-chose à critiquer le sexisme des femmes, alors qu’utiliser ses privilèges pour confronter d’autres hommes est plus couteux.

Pointer du doigt le commentaire sexiste d’une femmes est plus facile que de confronter l’agresseur sexuel qu’on a pour meilleur ami. Dire « les hommes et les femmes sont sexistes » est plus facile que de respecter les principes de base du allyship qui exigent de se poster en retrait par rapport aux femmes qui mènent la lutte. Voir une femme échouer à échapper aux conditionnements sexistes rassure celui qui n’y parvient pas non plus.

Conclusion
Je ne vais pas fermer les yeux sur le sexisme simplement parce qu’il provient d’une femme. Ce n’est pas non plus ce que je propose. Je nous invite cependant collectivement à questionner nos réflexes qui nous poussent à insister démesurément sur le sexisme des femmes. Les violences faites aux femmes sont surtout des violences commises par les hommes. Même si l’éducation féministe doit rejoindre tout le monde, le sexisme au féminin ne doit pas être une excuse pour détourner le regard de la misogynie des hommes, un bouc émissaire pour rassurer la gente masculine.


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