Féminisme au masculin : l’obstacle insurmontable

Petite introduction à un grand débat féministe

La participation des hommes au(x) mouvement(s) féministe(s) est une question qui reçoit une attention importante dans les conversations féministes. On retrouve deux positions diamétralement opposées. D’un côté, certaines militantes affirment que le féminisme concerne autant les hommes que les femmes, que le féminisme peut émanciper « tout le monde », et surtout qu’il ne peut se réaliser sans la participation des hommes qui dominent les lieux de pouvoir. L’argument pragmatique est qu’on ne peut mener un bateau à bon port si seule la moitié de l’équipage donne du sien. De l’autre côté, on retrouve les féministes qui affirment que les hommes ne peuvent jamais réellement comprendre ou pratiquer le féminisme, que les femmes doivent s’émanciper d’elles-mêmes, et que la présence des hommes dans le féminisme est contre-productive parce qu’ils y reproduisent les rapports de domination. Pour ces dernières, les hommes ne peuvent pas être féministes, mais plutôt « alliés » ou « proféministes ».

Beaucoup de féministes embarquent dans la lutte optimistes face à la participation des hommes, mais rejoignent le deuxième camp à force de déceptions et de trahisons par des hommes soi-disant féministes. Un nombre non négligeable de féministes sont agressées sexuellement par des hommes très impliqués (voire vénérés) dans la communauté féministe – ce n’est pas parce qu’un homme se dit féministe qu’il est désintéressé. Même lorsque nous ne subissons pas de telles violences extrêmes, toutes les féministes se sont déjà fait « mecspliquer » le féminisme par un soi-disant allié un nombre incalculable de fois. Nous préférons alors consacrer notre énergie à la lutte contre les violences faites aux femmes plutôt que d’éduquer des hommes déjà convaincus qu’ils sont plus que parfaits puisqu’ils daignent s’intéresser à la condition des femmes.

Tout ça, je le sais depuis longtemps, et j’en ai même déjà parlé dans un de mes premiers articles, Alliés masculins : féministes ou proféministes? Mais après quelques années d’engagement féministe, je pense avoir enfin mis le droit sur l’obstacle insurmontable au féminisme au masculin. Parce que même les hommes qui ne violent pas et ne dominent pas les espaces et les conversations, mêmes les quelques hommes que j’ai à un moment ou un autre considéré mes alliés sont tombés dans le piège de poser des limites à mon féminisme.


Si tu poses des limites à mon féminisme, tu n’es pas mon allié

Il y a un phénomène assez fascinant que j’observe depuis que je blogue. En deux ans, j’ai reçu un bon nombre de messages de lecteurs/trices et connaissances – des personnes qui sont dans mes ami.e.s Facebook mais avec qui je n’ai peut-être jamais échangé. Tous les messages que je reçois se ressemblent. Du côté féminin, je reçois un merci et un bravo, du style « J’aime beaucoup ton blogue, il m’a ouvert les yeux sur plusieurs aspects du sexisme que je n’avais pas remarqués avant. Merci pour tout ce que tu fais et continue comme ça! ». Du côté masculin, ça ne manque pas, c’est le « bravo mais » : « Bravo pour ton blogue, j’aime bien tes articles même si je ne suis pas d’accord avec tout ce que tu écris ». À. Chaque. Fois.

Ça ne me dérange pas de recevoir ces messages. Au plus, ça me fait rire : ces hommes savent-ils à quel point ils sont prévisibles? Je me demande ce qui pousse des gars que je connais à peine à prendre de leur temps pour me faire savoir qu’ils ne sont pas d’accord avec tout ce que j’écris. Pensent-ils m’apprendre quelque chose? Si les hommes étaient d’accord avec tout ce que j’écris, je n’aurais pas de raison d’écrire. Sont-ils simplement incapables d’offrir un compliment à une féministe sans le qualifier? Ressentent-ils un besoin insurmontable de partager leur avis sur tout, même lorsqu’ils sont des gars qui n’ont lu que quelques textes féministes et que je suis une femme qui y réfléchit tous les jours depuis des années? Je trouve ces messages bien intrigants, mais ils m’ont mis sur la piste de ce qui me dérange le plus avec les hommes dits proféministes : ils se croient en droit de décider quand le féminisme est allé assez loin.


Serrer la bride au féminisme

« Je supporte [sic] la cause, mais quand même la culture du viol c’est exagéré »

« Je suis avec vous, mais si tu étais moins agressive ton message passerait mieux »

« Je suis contre le sexisme moi aussi, mais blâmer tous les hommes ça ne mène à rien »

« Si vous voulez faire l’égalité, pourquoi est-ce que vous excluez les hommes? On peut vous aider »

« Je suis 100% d’accord avec le féminisme mais ta position ne tient pas la route »

Description d'image: photo d'un homme en fomat "meme".
Texte: problem with women is they just don't understand
feminism as well as I do
Traduction: le problème avec les femmes: elles ne
comprennent pas le féminisme aussi bien que moi
Ce que font les hommes qui tiennent de tels discours, ce n’est pas soutenir le féminisme, c’est tenter de le contrôler. Comme un cheval dont on serre la bride. Pour mieux le maîtriser, les hommes infiltrent le féminisme et y posent leurs balises. Ainsi, ils s’assurent que les femmes aient assez d’air pour respirer, sans qu’ils n’aient à sacrifier quoi que ce soit. Sous prétexte que « le féminisme c’est la libération de tout le monde », les hommes se posent en juges « objectifs » (lol) de la cause des femmes : eux seuls ont le recul nécessaire pour savoir quand une revendication va trop loin. Ils ont le beau rôle de blâmer les Trump de ce monde tout en excusant ceux qui ne font qu’opprimer « un peu » les femmes. Peut-être croient-ils sincèrement aimer les femmes, mais ils ne sont pas prêts à faire les sacrifices qui seront nécessaires pour atteindre une réelle égalité. Les féministes sont classées en deux groupes : les « bonnes féministes » dont ils approuvent les revendications et les « radicales » qui vont trop loin. Ils soutiennent les bonnes féministes tout en insultant les radicales qui, lorsqu’elles s’en plaignent, se voient répondre par les premières que ces hommes sont des alliés et qu’il ne faut pas trop les brusquer. Cela génère alors de fortes tensions entre les féministes « pro » et « anti » hommes.

Au vu de ce portrait de la situation, les hommes qui se disent féministes sont un plus grand obstacle à une égalité réelle que ceux qui se réclament de l’antiféminisme. On peut se battre contre nos ennemis, mais exiger plus des hommes qui nous font l’honneur de croire en notre humanité est inacceptable. Parallèlement, se dire féministe donne aux hommes le droit de nous imposer un degré de contrôle aussi important que sous le patriarcat. Pour qu’on se satisfasse de notre condition, les hommes ne font de petites concessions, nous « donnent » des droits qui ne leur coûtent rien, comme on donnerait un carré de sucre à un cheval pour lui faire oublier qu’il est prisonnier de l’enclos.


On n’a pas besoin d’alliés qui sont d’accord quand ils sont d’accord

De tout ce que j’ai écrit sur ce blogue (113 articles), ce passage est peut-être le plus important. J’espère que vous me suivez toujours. Il est grand temps de comprendre ce que signifie réellement être allié – de comprendre que des alliés qui sont d’accord quand ils sont d’accord sont totalement inutiles.

Qu’est-ce que cela signifie être un.e allié.e à une cause? Si je suis alliée aux personnes handicapées, par exemple, ça veut dire que j’utilise mon privilège de personne sans handicap pour amplifier les voix des personnes opprimées par le capacitisme. Je suis là pour soutenir la cause et ses revendications, pas pour réinventer la roue. Je dois m’informer des théories mises de l’avant et des réclamations qui sont faites, et participer moi aussi à lutter contre le capacitisme. Mais bien sûr, tant que je n’aurai pas de handicap, je ne comprendrai pas à 100% l’impact que le capacitisme a sur la vie d’une personne handicapée. Non seulement ça, mais comme je réfléchis constamment à ma condition de femme et rarement à ma condition de personne sans handicap, je comprends beaucoup mieux la lutte dont je fais partie que celle que je ne fais que soutenir. Supposons qu’une leader de la lutte anti-capacitiste fasse un appel à l’action et mette de l’avant une revendication à laquelle je n’avais jamais vraiment réfléchi. Trois possibilités s’offrent à moi :

1)      Soutenir parce que je suis d’accord

2)      Soutenir sans être d’accord

3)      Ne pas soutenir parce que je ne suis pas d’accord

Quelle est la position alliée? Beaucoup d’hommes (pour ne pas dire tous ceux que j’ai rencontrés dans toute ma vie) pensent que c’est la première : l’allié.e soutient la cause parce qu’iel croit que c’est juste. C’est là que les hommes se trompent. Soutenir une proposition parce qu’on est en accord avec celle-ci n’a rien à voir avec le fait d’être allié.e : tout le monde est d’accord avec ce en quoi iel croit. Si un homme croit profondément qu’il ne droit pas harceler les femmes dans la rue, il ne harcèlera pas les femmes dans la rue – qu’il se considère allié ou pas. Cette action n’a rien à voir avec l’allyship : il ne s’agit que d’une personne qui agit conformément à ses croyances comme nous le faisons tous les jours. Bien sûr, les féministes préfèrent les hommes qui croient qu’ils ne doivent pas harceler les femmes, mais l’alliance au féminisme n’est pas la cause de l’action féministe (ou, dans ce cas-ci, de la non-action).

Être un.e allié.e, c’est soutenir les revendications de la cause même lorsqu’on n’est pas d’accord ou qu’on ne comprend pas. C’est la condition sine qua non de l’utilité d’avoir des allié.e.s. C’est ce qui distingue les allié.e.s des autres personnes : parce qu’iels sont allié.e.s, iels agiront différemment.


Pourquoi les hommes sont incapables d’être alliés au féminisme

J’ai la chance de ne vivre qu’une oppression, je ne sais donc pas comment ça se passe au sein d’autres luttes. Mais une chose est certaine : les hommes sont incapables d’être pleinement alliés au féminisme. Si à ce stade de mon activisme je ne suis même pas sûre de pouvoir nommer un réel allié à ma cause, c’est que les hommes qui le sont, s’ils existent, sont – comme on dirait en sciences – statistiquement non significatifs. Pourquoi?

Dans notre société, les hommes sont socialisés à la confiance en soi. Ils sont plus facilement convaincus que leur opinion est la bonne et sont plus sûrs d’eux-mêmes, alors que les femmes sont socialisées à douter de tout. Dans une salle de classe, lorsque la professeure pose une question, les premières mains à se lever sont souvent celles des hommes, alors que les femmes tardent plus longtemps à se convaincre que ce qu’elles ont à dire vaut la peine d’être entendu. Toute personne qui y a déjà porté attention aura remarqué combien d’étudiantes commencent leur intervention par « c’est peut-être une question stupide, mais » ou « je ne suis pas trop sûre de comprendre, mais ».

L’excès de confiance en soi des hommes s’étend à des situations où ils sont sous-qualifiés. On observe par exemple que les hommes postulent pour des postes lorsqu’ils sont sous-qualifiés, alors que les femmes sont plus souvent surqualifiées. Cela explique que des hommes qui n’ont jamais eu la moindre éducation féministe osent expliquer à des autrices féministes reconnues qu’elles ont tort. Je ne suis pas en train de m’enfler la tête – je parle d’autres blogueuses féministes qui sont perçues comme des références dans la communauté et qui doivent tout de même endurer les innombrables messages de M. Toutlemonde qui pense qu’aucune femme n’a jamais réfléchi à l’idée qui vient de lui venir en lisant son premier texte féministe. Il ne me viendrait jamais à l’idée d’obstiner une spécialiste en physique – ce n’est pas mon domaine. Il me semblerait également tout à fait incongru d’aller dans une communauté autochtone donner une conférence sur comment « vraiment » combattre le colonialisme. Apparemment, les hommes ne connaissent pas une telle retenue. Leur avis est toujours valable – parce qu’il a toujours été valorisé.

Autre aspect de ce problème : dans nos cultures, les hommes incarnent la rationalité et l’objectivité, alors que les femmes incarnent la subjectivité et l’émotion. Non seulement l’homme qui m’explique le féminisme est-il convaincu que son opinion de novice vaut la mienne, mais en plus il se croit moins biaisé. Les hommes ne pensent qu’avec leur raison (sauf lorsqu’ils violentent les femmes – on blâmera alors leurs émotions mais seulement quand ça les arrange). Forcément, une femme est biaisée lorsqu’elle parle de féministe puisqu’elle est concernée par la lutte. Comme les hommes ont décidé qu’ils n’avaient rien à voir avec le patriarcat (« il faut combattre le patriarcat, pas les hommes »), ils se positionnent à la fois juge et partie en prétendant avoir du recul que les femmes n’ont pas.

Ces traits culturels font partie de notre socialisation depuis la plus tendre enfance – des féministes font même remarquées que nous sommes mêmes désormais socialisé.e.s in utero parce qu’on genre les fœtus. Même les hommes qui aspirent à être des alliés au féminisme ont donc de la difficulté à s’en débarrasser. Dans notre société qui valorise (sur papier) la démocratie, le débat d’idée et l’ouverture d’esprit, il leur parait inconcevable d’accepter une position sans l’avoir réfléchie, testée et débattue en jouant à l’avocat du diable. Les féministes qui refusent de perdre leur temps en débattant pour la millième fois d’un sujet dont elles ont exploré tous les recoins avec quelqu’un qui vient d’en apprendre l’existence sont alors présentées comme fermées d’esprit. L’idée selon laquelle les femmes doivent leur temps aux hommes s’allie à la suprématie de l’opinion masculine et pourrit nos alliés.


En guise de conclusion?

J’en appelle aux femmes à arrêter de penser que tout homme qui se dit féministe est un allié. Mais surtout, j’en appelle aux hommes à cesser de toujours tout remettre en question. Si vraiment vous êtes des alliés, soutenez-nous sans être convaincus. S’il faut vous convaincre pour que vous cessiez de nous opprimer, vous n’êtes pas différents des masculinistes. Ce dont nous avons besoin, ce sont des alliés qui vont nous faire gagner, et non pas perdre, du temps en appuyant les revendications que nous aurons choisies. J’ai intitulé cet article « Féminisme au masculin : l’obstacle insurmontable » parce que j’en suis venue à penser qu’une telle position d’allié est impossible pour les hommes. Si vous n’êtes pas d’accord, prouvez-moi dans le tort en partageant vous-mêmes un article avec lequel vous n’êtes pas d’accord…!

Mon article « Tais-toi et crois-moi » est un complément à ce texte. Si vous vous demandez comment vous pouvez croire les féministes sur parole sans que cela nuise à votre apprentissage / liberté d’expression / intégrité intellectuelle, je vous implore de le lire à l’adresse suivante : http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/04/tais-toi-et-crois-moi.html

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