Séries féministes: il faut voir Switched at Birth


Switched at birth (échangées à la naissance) arrive deuxième dans mon Palmarès des séries féministes, et j’ai longtemps hésité à lui donner la première place devant The 100. Sans exagérer, cette série a littéralement changé ma vie.

Switched at birth suit l’histoire de deux adolescentes, Bay Kennish et Daphne Vasquez, qui découvrent qu’elles ont été échangées à leur naissance et qu’elles n’ont donc pas grandi avec leurs parents biologiques. Les deux familles décident d’habiter ensemble pour permettre aux enfants comme aux parents d’apprendre à connaitre leur famille génétique. Mais la cohabitation n’est pas si simple en raison des conflits de valeurs entre les deux familles et des inquiétudes des parents sociaux qui craignent de part et d’autre de perdre le lien qu’iels ont avec leur fille. Les Kennish sont un couple blanc et riche qui croit parfois tout savoir. Regina Vasquez est une femme fière, monoparentale et portoricaine qui tient plus que tout à son indépendance. Le mélange est parfois explosif.

La série, dont la cinquième et dernière saison paraitra l’an prochain, contient de nombreux bijoux qui feront sourire les féministes.

Source: https://lovelace-media.imgix.net/uploads/299/730799e0-d787-0131-6c7f-0aa0f90d87b4.jpg?
[Description: photo prise d'en haut des visages des deux personnages principaux de la série, Bay Kennish (à gauche) et Daphne Vasquez (à droite). Les deux filles sont couchées sur le gazon dans deux directions opposées. Leurs longs cheveux brun foncé (Bay) et roux (Daphne) sont étendus autour de leur visage. Elles ont les yeux grand ouverts.]



1)      Culture Sourde

Le trait distinctif de cette série est qu’elle propose une immersion dans la culture Sourde. Lorsque Daphné, sourde depuis l’âge de trois ans, rencontre ses parents biologiques entendants, ils ignorent tout de cette culture. Considérant que leur fille est handicapée, ils s’empressent de chercher à la « guérir » en l’incitant à quitter son école pour étudiant.e.s Sourd.e.s et à obtenir un implant cochléaire. Alors que la série avance, Daphné doit expliquer aux personnes qu’elle rencontre qu’être Sourde est une partie importante de son identité, qu’elle ne souhaiterait pas entendre, et surtout que les gens qui la côtoient doivent faire l’effort d’apprendre l’ASL (American Sign Language) pour communiquer avec elle, même si elle s’exprime oralement.

À mesure que les personnages entendants progressent dans leur apprentissage de la langue des signes américaine et de leur compréhension de la culture Sourde, l’auditrice le fait également. On ne peut pas s’empêcher d’apprendre quelques signes, et on comprend mieux ce qu’on entend par culture Sourde, les débats sur l’implant cochléaire et l’expression orale, les mythes sur la lecture labiale et les accommodements nécessaires pour qu’un espace soit inclusif des personnes Sourdes. L’apprentissage est très enrichissant.

Cependant, il faut mentionner que la série est controversée au sein de la communauté Sourde (voir par exemple cet article, en anglais). En effet, il est clair qu’elle a été conçue pour intriguer et amuser les personnes entendantes. On dénonce notamment le fait que le personnage de Daphné soit joué par une actrice entendante (bien qu’on retrouve plusieurs acteurs et actrices Sourd.e.s dans la série), le fait que les personnages parlent et signent en même temps, ce qui donne l’impression que la langue des signes suit la grammaire de la langue orale, le fait que la Daphné semble lire les lèvres beaucoup plus facilement qu’il est possible de le faire, et finalement le fait que la série soit filmée d’une manière qui cache beaucoup trop souvent les mains de la personne qui signe.



2)      Des personnages variés et leurs -ismes

Switched at birth présente une variété de personnages impressionnante. Près de la moitié des personnages importants sont Sourds, ce qui permet d’aborder l’audisme, la discrimination à l’embauche, la violence et la violence policière, l’importance de l’éducation spécialisée, les accommodements et plusieurs autres enjeux importants. Au lieu de suivre un cours formel sur l’audisme, on en apprend sur ces sujets à travers les conversations entre les personnages, qui ont souvent des vues opposées. Cet extrait en est un magnifique exemple:



Par ailleurs, on retrouve plusieurs personnes racisées, avec les Vasquez dès le début de la série et Sharee, une amie de Daphné, à la saison trois. Leurs expériences de vie amènent des conversations importantes sur le racisme. Par exemple, Sharee s’emporte contre Daphné lorsqu’elle cherche à obtenir une bourse pour étudiantes latinas. Elle lui explique que, même si elle a grandi en s’identifiant comme portoricaine en raison des origines de sa mère sociale, elle ne vit pas de racisme parce qu’elle est en réalité blanche. Ce n’est pas elle qui est suivie suspicieusement par les employé.e.s dans les magasins. Par ailleurs, on constate que des « bonnes personnes » peuvent tout de même avoir des biais racistes lorsque la mère de Bay prend conscience de ses propres préjugés.

Natalie est une amie de Daphné et de Bay ouvertement lesbienne. Elle dénonce à grands cris un code vestimentaire sexiste qui imposerait à sa copine de porter une robe pour le bal de fin d’années. De son côté, Kathryn Kennish, la mère de Bay, rencontre un homme gai lors d’un cours de danse qui deviendra un ami proche. Elle constate que son mari est homophobe puisqu’il « tolère » les personnes gais en autant qu’elles ne le paraissent pas.

Lorsqu’elle commence à travailler dans une clinique médicale, Daphné rencontre par ailleurs un collègue qui se déplace en fauteuil roulant. Même si la série montre les obstacles capacitistes auxquels il fait face lorsqu’un restaurant lui refuse l’accès, le personnage n’est pas réduit à son handicap. Comme c’est rarement le cas en matière de représentation handicapée, le personnage est joué par un acteur handicapé et est par ailleurs présenté comme attirant.

On a même quelques commentaires sur l’oppression des animaux, puisque Daphné est végétarienne et s’intéresse au fil des saisons davantage à la nourriture végane.



3)      Tout n’est pas si simple

J’ai beaucoup apprécié que la série aborde les questions sociales d’une manière qui en révèle la complexité. Par exemple, les deux mères présentent le modèle de la femme qui cherche à être financièrement autonome et celui de la mère au foyer. Bien que l’emploi rémunérateur soit valorisé dans la série, on comprend aussi l’importance de respecter la femme au foyer et de reconnaitre ses accomplissements. On voit par ailleurs que le « choix » de rester au foyer n’est pas unidimensionnel ou anodin.  

Autre exemple, la plupart des personnages Sourds de la série s’opposent à l’implant cochléaire, un appareil chirurgicalement inséré dans le cerveau pour simuler l’audition. Cependant, lorsqu’un adulte Sourd décide de l’obtenir, c’est la femme Sourde la plus radicale qui explique à son fils qu’il faut respecter son choix et le soutenir même si on n’est pas d’accord.

On retrouve le même discours lorsqu’il est question de l’avortement d’un fœtus atteint de trisomie 21. En plus de reconnaitre les tensions entre le discours sur l’avortement et le discours sur neurodiversité, il est clairement avancé que le choix de la femme enceinte doit être respecté quel qu’il soit.



4)      Un regard honnête sur la culture du viol

Étrangement (ou pas), presque toutes les séries comportent au moins un viol. La plupart du temps, celui-ci est présenté de manière totalement irréaliste. Dans Switched at birth, on échappe au cliché du « viol de fond de ruelle » pour être confronté.e au problème très actuel des viols sur les campus universitaires.

Le plus important est le fait que le viol soit commis par l’incarnation même du « bon gars » (qui est d’ailleurs un ami de la victime). C’est son trait caractéristique depuis son apparition dans la série, et on ne s’attend pas du tout (si l’on croit que seuls les monstres violent) à ce qu’il devienne « le violeur ».

Par ailleurs, le viol a lieu alors que la victime est trop soule pour consentir. Ainsi, elle a de la difficulté à reconnaitre qu’il s’agit réellement d’un viol, et croit plutôt avoir commis une erreur, puisqu’elle considère qu’elle a trompé son copain. C’est sa mère qui, entendant l’histoire sans savoir qu’elle concerne sa fille, déclare catégoriquement qu’il s’agit d’une agression sexuelle. Plutôt que d’être utilisé pour illustrer le manque de crédibilité des femmes qui dénoncent un viol, cette incertitude de la victime montre bien à quel point il peut être difficile de comprendre qu’on a été victime d’un viol.

Finalement, les enjeux associés à une dénonciation de viol sont explorés de façon intéressante. On voit que, même lorsque les personnes en position d’autorité ont de bonnes intentions, les mécanismes institutionnels revictimisent la survivante d’agression sexuelle qui vit beaucoup de victim blaming. Alors que son viol a été rapporté sans son consentement, la jeune fille devient le sujet d’attaques en ligne de la communauté étudiante et est forcée à participer à une enquête avant même que le moindre soutien ne lui soit offert.

Le seul aspect totalement invraisemblable est la conséquence vécue par le violeur, qui donne l’impression que le système prend le parti de la victime. Dans la vraie vie, l’écrasante majorité des violeurs ne sont jamais punis.




La série Switched at birth soulève de nombreux autres enjeux, notamment l’éducation sexuelle dans les école, l’importance des liens génétiques et les droits des pères, mais il faudra pour tous les connaitre regarder cette excellente série. En début d’article, j’ai annoncé que cette série avait changé ma vie. Elle m’a en effet incitée à apprendre la langue des signes québécoises et la langue des signes américaines, que je pratique aujourd’hui, un an après avoir vu la série (pour la première fois), quotidiennement.


Pour connaître mon classement de 23 séries de la plus à la moins féministe, c'est par ici.
Pour une introduction à la culture Sourde et aux langues des signes, lisez cet article.
Vous pouvez aussi lire mes critiques de The 100, Downton Abbey et Once Upon a Time in Wonderland.
Aimez la page Facebook de ce blogue pour être au courant des prochains articles.