La gauche rejette Hillary Clinton? Je rejette le sexisme

Source
[Description: photo de Hillary Clinton ayant l'air exaspéré.]
Depuis plusieurs mois, des connaissances m’écrivent de temps en temps pour me demander de commenter la course à la Présidence qui se déroule actuellement aux États-Unis. Une féministe a certainement un avis sur la candidature de Hillary Clinton, non? Jusqu’à présent, j’ai limité mes interventions pour plusieurs raisons. D’une part, n’étant pas états-unienne, je ne me suis pas plongée dans les enjeux de la campagne autant que je l’aurais probablement fait si je devais voter. D’autre part, il m’apparaissait nécessaire de laisser de l’espace aux femmes racisées plus en mesure de livrer une analyse intersectionnelle. Mais à vrai dire, la gauche radicale commence à me taper un peu sur les nerfs, avec son entêtement à comparer Clinton au diable et à la rendre responsable de tous les maux d’une société raciste, capitaliste et patriarcale fondée bien avant son temps. Finalement, les personnes qui crient le plus fort contre Clinton, ce ne sont pas des femmes racisées qui dénoncent un féminisme trop blanc (et elles ont raison de le faire), mais de jeunes hommes blancs idéalistes qui jouent à qui peut être le plus « pur » activiste. Je les invite avec cet article à « checker leurs privilèges » – et à checker leur sexisme.


« Choisir le moindre mal » (lesser of two evils)
Je veux d’abord parler de cette phrase qui est revenue d’innombrables fois depuis la nomination de Hillary Clinton, selon laquelle la soutenir serait choisir le moindre mal – comme si ce n’était pas ce que l’on faisait tous les jours. Bien sûr, tous ces hommes blancs qui brandissent des idéaux trop puissants pour leur permettre de dire un seul mot positif de celle qui sera peut-être la première présidente des États-Unis ne font jamais le moindre compromis moral. Jamais ils n’ont consommé une barre de chocolat non équitable. Jamais ils n’ont acheté les produits d’une compagnie moins problématique qu’une autre. Et manifestement, jamais ils n’ont voté dans une élection.

Ce que la gauche reproche à Clinton, en gros, c’est de ne pas être révolutionnaire. De ne pas être, après toute une carrière en politique, identique à une personne qui aurait passé sa vie dans l’activisme. De ne pas proposer une plateforme correspondant à tous les niveaux à ce que nous aurions rédigé. On dirait qu’il faut le rappeler : il n’y a rien de nouveau ici. Un système principalement basé sur deux partis ne peut pas produire des plateformes parfaites pour chaque individu.e de la société. L’idée de base du parti politique, c’est de se rassembler avec les personnes qui ont une idéologie assez semblable pour qu’il soit possible de travailler ensemble – pas d’abolir toute différence d’opinion.

Et puis, qu’est-il arrivé à la gauche qui jurait que la révolution ne passerait pas par le système électoral? Où est passé le discours qui affirmait que, par sa nature, le système démocratique ne pouvait pas accueillir tous les changements sociaux nécessaires - d’où la nécessité de l’activisme au-delà des campagnes épisodiques? Toute personne qui croit sincèrement que la sphère politique est condamnée au conservatisme, et qui reproche à Clinton de ne pas satisfaire les plus hauts standards de progressisme est littéralement en train de la tenir à un standard impossible.

Si je suis trop jeune pour avoir autre chose qu'une intuition que les campagnes présidentielles précédentes – y compris celle d’Obama – n’étaient pas bloquées sur le thème du lesser of two evils, je ne peux m’empêcher d’y voir du sexisme. Ce n’est pas nouveau que les femmes soient tenues à la perfection, alors qu’on accepte facilement les échecs des hommes (boys will be boys, right?). Parce qu’elle est une femme, Clinton a attiré l’attention des féministes – mais ce n’est pas une raison pour exiger d’elle une perfection irréaliste dans le contexte politique états-unien. Entre les progressistes qui ont des standards élevés de perfection morale, et les conservateurs toujours convaincus que les femmes sont l'incarnation du Diable, le serpent et la socière à la fois, Clinton ne semble pas pouvoir échapper à la démonisation.

Je ne dis pas qu’il faut se satisfaire d’un féminisme approximatif ou accepter une égalité partielle. On peut, bien sûr, critiquer les failles de la plateforme de Clinton, et continuer d'exiger mieux du système politique. Mais ayons la décence de demeurer honnêtes. Dire que Clinton et Trump, c’est du pareil au même, est une affirmation ridicule. Affirmer que Clinton n’est pas du tout, en aucun cas, pas le moins du monde féministe, c’est faire preuve de mauvaise foi. On accorde l’étiquette féministe à des publicités, quand même! Combien de fois ai-je entendu : « c’est du féminisme pop, mais pour le milieu publicitaire / pour l’époque / pour le monde de la mode / etc., c’est déjà un exploit »? Clinton n’est-elle pas elle aussi inscrite dans une époque, dans un système, dans une société qui contraint ses choix et son idéologie?

On ne peut pas soutenir Clinton juste parce qu’elle est une femme

À cause de la peur maladive qu’on a du « sexisme inverse » de la discrimination positive, on ressent le besoin de crier sur tous les toits qu’on ne prend pas systématiquement le parti des femmes simplement parce qu’elles sont femmes. Et pourquoi pas? Je n’ai pas honte d’affirmer qu’en général, j’aborde une situation avec un préjugé favorable aux femmes. Cela ne me rend pas moins objective qu’une personne qui croit être neutre, simplement parce qu’elle refuse de reconnaitre le biais favorable aux hommes qu’on nous a tou.te.s inculqué depuis l’enfance.

On peut très bien ne pas être d’accord avec toutes les politiques de Clinton, tout en la soutenant – ou, au moins, en se retenant de la couvrir d’insultes à chaque occasion – par solidarité féminine. Ce n’est pas en tenant les politiciennes à des standards 200 fois plus élevés (c’est ce qu’il faut pour arriver à la conclusion que Trump et Clinton sont « aussi pires ») qu’on fera avancer la cause des femmes.

La caricature de Clinton
Si au moins c'étaient les politiques de Clinton qu'on critiquant, ce serait déjà ça de gagné. Or, les hommes politiques sont jugés sur leurs idées et leurs accomplissements, alors que les femmes politiques sont jugées sur leur moralité.

J’ai écouté la première moitié du débat présidentiel (il y a une limite au nombre de fois que je peux voir un homme interrompre une femme avant de mettre fin au supplice), et, dans les premières quelques minutes, Clinton avait déjà proposé de taxer les riches, d’établir des congés parentaux, de rendre les garderies plus accessibles et de s’attaquer aux problèmes de conciliation travail-famille. Un peu plus tard, elle maintient que les policiers.ères ont des biais racistes, que les fouilles « aléatoires » ciblent injustement les jeunes hommes noirs, et qu’il y a trop d’afro-américain.e.s en prison pour des crimes non violents. Cela parait peut-être pas grand-chose pour mes lectrices, mais rappelons que les États-Unis sont l’un des deux seuls pays à n’offrir aucun congé de maternité payé! Rappelons également que le système carcéral est d’une inefficacité notoire, mais qu’il persiste dans ses excès parce que les politicien.ne.s gagnent des votes en semblant « tough on crime ». Ce que Clinton propose, pour vous et moi, cela va peut-être de soi – mais par rapport au contexte politique états-unien, c’est révolutionnaire! Et pourtant, depuis des mois que dure la course, je n’ai observé dans mon réseau de progressistes aucun commentaire sur le sujet. Pas un seul statut ou commentaire sur les garderies, et très peu sur l'équité salariale - alors que ces sujets ont été longuement abordés lors de la campagne canadienne, dans laquelle les chefs hommes concourraient pour le titre du meilleur féministe.

Si Sanders était toujours présenté en abordant ses propositions, Clinton n’est décrite que par ce qu’elle n’est pas – moins raciste que Trump, moins féministe que Sanders. Comment se fait-il qu’on garde le silence sur ses promesses directement féministes? Peut-être pour maintenir la caricature qu’on se fait de Hillary Clinton, ce monstre sans cœur qui représente l’Institution, qui n’est rien de plus que le clone de toutes les personnes qui sont venues avant elles – y compris son mari –, qui n’a pas d’existence et de substance propre. Pour maintenir cette caricature d’une femme qui n’a de féministe que son genre. Une femme à qui l’on reproche d’avoir une carrière, d’être trop froide, et de jouer le jeu de la politique – bref, à qui l’on reproche d’agir « comme un homme ».


Refuser de voir le sexisme
Les hommes de gauche qui refusent d’endosser Clinton aiment se convaincre qu’ils sont imperméables au sexisme, que leurs opinions politiques sont tout à fait objectives et justifiées. Ils pensent pouvoir voir au-delà du genre et sont fiers d'aborder la course autrement que comme une « guerre des sexes ». Mais, qu’ils le veuillent ou non, cette campagne est genrée. Elle aura, peut-être plus que toute autre campagne électorale, des implications immenses pour les femmes des États-Unis et du monde. Et il est impossible de faire abstraction du fait que Clinton est désavantagée en raison de son genre.

D'abord, pourquoi s’entête-t-on à appeler Clinton par son prénom, et pas Trump? Qu’on ne vienne pas me dire que c’est pour éviter la confusion avec « Bill ». Premièrement, si une personne est confuse, elle a probablement vécu la dernière année sous une roche. Deuxièmement, la tendance à appeler les femmes politiques par leur prénom n’est pas limitée à celles dont le mari est également en politique. Combien de fois Marois a-t-elle été appelée « Pauline »? Le patriarcat travaille fort pour dépouiller les femmes, et surtout les femmes mariées, de leur nom de famille – peut-on ne pas lui faciliter la tâche?

Par ailleurs, celleux qui ont regardé le débat présidentiel, même en partie, auront forcément constaté la division inégale du temps de parole entre les deux candidat.e.s. Des articles rapportent que Trump a interrompu Clinton plus de 50 fois pendant le débat, dont 25 fois dans les premières 26 minutes. Dans toutes les photos, on le voit qui domine en taille son adversaire. Tout au long du débat, on voit Clinton qui écoute poliment alors que Trump grimace, crie et gesticule. Trump a même eu l’audace d’attaquer Clinton en raison de ses publicités trop « méchantes » – lui, dit-il ne l’a pas ainsi calomniée. On parle d’un homme qui a suggéré que son adversaire devrait êtrefusillée… Répète-moi encore une fois comment les deux candidat.e.s reviennent au même pour ce qui est de la violence envers les femmes?



Le jeu politique est intrinsèquement genré et sexiste. Il y a quelques mois, j’ai été incapable de terminer le visionnement d’un débat électoral canadien en raison d’un mal de tête persistant, causé par trois hommes criant sans arrêt dans un concours de virilité évident. L’attitude macho en politique n’a rien de nouveau ou de spécifique aux États-Unis, mais, pour de nombreuses personnes, il a fallu cette course genrée pour s’en apercevoir. Il y a là une occasion de dire « non » au combat de coq, d’imaginer une nouvelle façon de faire, et de questionner des standards malsains inébranlables depuis des siècles. Si Hillary Clinton était capable de renverser le patriarcat à elle toute seule, elle aurait probablement déjà été assassinée. Mais elle peut imposer assez de résistance pour l’affaiblir un petit peu – elle l’a déjà fait – et c’est déjà un exploit colossal. Cela devrait suffire à inciter les chevaliers du progressisme pur à repenser leurs attaques répétées à une femme qu’ils s’entêtent à comparer au diable en faisant semblant que le patriarcat n’y a rien à voir…  



Vous avez aimé cet article? Pensez à le partager!
Vous aimerez aussi Pourquoi des femmes ne sont pas féministes
Pour soutenir ce blogue et être au courant de mes prochains articles, aimez la page Facebook De colère et d'espoir - blogue féministe