Pourquoi être «pour» ou «contre» le voile ne change rien

Il y a quelques jours, une ancienne connaissance, voilée, m’a contactée pour me confronter subtilement sur le fait que je n’avais rien écrit sur mon blogue concernant la polémique du burkini. Très gentiment, elle m’a fait savoir qu’elle aimerait bien me lire sur le sujet, et elle m’a rappelé que la situation était devenue intenable pour les femmes portant le voile, même à Montréal. C’est vrai que j’hésite à me prononcer sur la question étant donné que je ne suis pas personnellement concernée. Lorsqu’une polémique fait rage, je considère qu’il faut laisser l’espace du débat public en priorité aux personnes concernées – dans ce cas, les femmes musulmanes et voilées. Mais peut-être avais-je aussi peur de recevoir moi-même des attaques, ou de perdre des suiveuses, en ouvrant cette boîte de pandore. Quoiqu’il en soit, à ce stade, le silence ne peut être vu autrement que comme de la complicité. Je me propose donc de vous partager quelques réflexions sur le débat du voile musulman.

Mon idée n’est pas de vous dire comment vous devriez considérer le voile. Qu’il vous mette mal à l’aise, que vous y voyiez le symbole d’une oppression violente ou que vous croyiez en son pouvoir émancipateur, ce n’est pas moi qui vous ferais changer d’avis. Ce n’est de toute façon pas ma place. J’éprouve moi-même un certain malaise avec le fait que les vêtements et codes vestimentaires continuent d’être aussi genrés (qu’on parle du voile ou de la jupe), mais j’en suis venue à réaliser que mon avis personnel sur le voile n’avait pas vraiment d’importance. Ou, plutôt, qu’il n’avait pas d’incidence sur la façon dont je devais me positionner dans le « débat ». J’espère donc que ces réflexions vous parleront quel que soit l’opinion que vous avez du voile.


[Description d'image: photo d'une femme à la place, entourée de policiers, en train d'enlever son voile.]
Source: http://www.telegraph.co.uk/content/dam/news/2016/08/24/106669929_burkini_news-large_trans++eo_i_u9APj8RuoebjoAHt0k9u7HhRJvuo-ZLenGRumA.jpg 


Étape 1: La priorité de toutes les féministes
Indépendamment de ce qu’on pense du voile et des femmes qui le portent, un positionnement féministe nous oblige à considérer que la priorité est la sécurité des femmes. Cette prémisse doit tenir même si vous considérer que porter le voile est une aberration, puisque toutes les femmes méritent de vivre sans violences ou craintes de violences. Ainsi, la sécurité des femmes voilées devra primer sur le sentiment d’inconfort des personnes laïques qui n’aiment pas les voir, ou sur l’idée abstraite de la « laïcité » nationale. Certes, cela ne vous dit pas quoi penser de la règlementation du port du voile – on peut, à ce stade, penser qu’une ou l’autre des positions assure la sécurité des femmes – mais l’essentiel est de se mettre d’accord sur l’objectif primordial. Mettre les femmes à l’avant-plan, ça nous permet de filtrer les opinions de toutes les personnes qui se prononcent sur le voile en ayant d’autres priorités en tête (l’assimilation des immigrantEs, la culture laïque, l’islamophobie, la fiabilité du processus électoral – si on étend le débat au-delà du contexte de la plage, etc.).

Étape 2 : La sécurité de la pratique
La deuxième étape du raisonnement est de se demander qu’est-ce qui peut garantir, ou au contraire amoindrir, la sécurité des femmes. On peut considérer la sécurité au sens large : le sentiment de sécurité qui permet de sortir de chez soi, la protection face à la violence conjugale, l’absence d’agressions verbales dans la rue… Tout cela est pertinent. La plupart des gens se demandent alors si le voile est une entrave à la sécurité des femmes. 

Position 1 : Pour les féministes qui veulent interdire le voile, le raisonnement est souvent basé sur une prémisse de violence conjugale ou de violence culturelle systémique. Le mari, ou le contexte culturel, contraint la femme à porter un vêtement peu pratique pour la faire garante de la « modestie » et de la « pureté » de la famille. Il s’agit donc d’une atteinte à sa liberté, et, si les représailles sont violentes en cas de défaut de porter le voile, à sa sécurité. Le problème est que, si le mari est violent (et il existe des hommes violents dans toutes les cultures et dans toutes les religions), il est peu probable que dévoiler la femme mette fin à la violence. D’abord, parce qu’elle pourrait être punie pour cet outrage aux bonnes mœurs. Ensuite, parce que la violence conjugale est un système complet de violences et de contrôle qui ne se décline pas uniquement en une contrainte. Je ne veux pas dire ici que tous les hommes dont la femme est voilée sont violents, ou que les hommes musulmans sont plus violents que les autres. Ce que je cherche à démontrer, c’est plutôt que, même si on croit que c’est le cas (ou que ça peut occasionnellement être le cas), dévoiler la femme est inefficace. Pour être franche, je crois que notre société n’a pas encore trouvé de solution efficace à la violence conjugale. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour ne pas agir, mais toutes les actions contre la violence conjugale n’ont pas forcément les conséquences voulues. À titre d’exemple, la criminalisation de la violence conjugale – que je ne veux pas ici remettre en question – amène souvent des femmes victimes en prison, parce que les policiers, comme la plupart des gens, ne comprennent pas comment la violence conjugale opère et arrêtent les deux membres du couple. Tout ça pour dire que, même si on croit que le voile est nécessairement synonyme de violence, la voie présentement considérée en France reste une piètre option.

Position 2 : La deuxième position qu’on peut avoir sur le voile est que celui-ci est libérateur. Toutes les femmes qui le portent le font par choix, et il faut respecter cette affirmation culturelle. Évidemment, si l’on a une telle position, chercher à dévoiler les femmes est bien sûr inutile.

Position 3 : La troisième position est plus ambivalente. On croit que le voile est synonyme d’un éventail d’expériences pour les femmes qui le portent – parfois positives, parfois négatives. Ou encore, on éprouve un certain malaise face au voile sans non plus le trouver radicalement différent de d’autres pratiques culturelles comme l’épilation (qui vise, elle aussi, à cacher les poils des femmes!), le maquillage ou le port de robes. Dans cette optique, on rêve d’une société ou les vêtements et l’apparence ne seront plus autant genrées, mais dévoiler les femmes n’est pas non plus notre priorité.

Étape 3 : La sécurité dans une société qui blâme les victimes
Il y a cependant une considération primordiale qui transcende les positions exposées précédemment. Le problème des politiciens qui s’empressent d’interdire le voile est qu’ils s’arrêtent à la première étape du raisonnement. Ils se demandent si des politiques dissuadant le port du voile augmentera la liberté et la sécurité des femmes chez elles et par rapport à la pratique, sans tenir compte d’une donnée importante : nous vivons dans une société qui blâme les victimes. Ce phénomène, ancré dans la culture du viol, est appelé victime blaming en anglais, et il signifie que, lorsqu’une femme vit une violence sexiste (notamment sexuelle), on expliquera la violence par son comportement, on trouvera des excuses à l’auteur de la violence et on jugera ses actions à elles.

Alors, qu’est-ce qui se passe lorsqu’on adopte un règlement anti-voile ou anti-burkini? Comme on l’a vu à la première étape, on adopte l’hypothèse selon laquelle les femmes voilées sont opprimées, et donc victimes de violence sexistes. On pense alors bien faire. Sauf que, immédiatement, la situation se retourne contre la femme voilée. Vous l’avez peut-être observé dans votre entourage : c’est quand vous croisez une femme voilée que les gens font des commentaires négatifs sur l’islam, les personnes arabes ou le voile. Les gens s’énervent et froncent les sourcils. Les témoignages de femmes voilées qui prennent la parole un peu partout – sur internet, bien sûr, mais aussi parmi mes amies – confirment que le climat anti-voile mène à beaucoup plus de violences dans l’espace public. Elles vivent du harcèlement de rue, sont agressées dans les transports, risquent de perdre leur emploi… Cette conséquence est tout à fait injuste, mais elle est indéniable. Ne me croyez pas sur parole : parlez aux femmes voilées de votre entourage et faites quelques recherches sur internet. On ne peut pas ignorer cette réaction populaire de blâme des victimes simplement parce qu’elle est illogique. Si, comme on l’a établi au début de l’article, notre priorité est la sécurité des femmes, les agressions des femmes qui continuent de porter le voile par des anti-voile misogynes doit entrer dans le raisonnement.

Quelle est la conséquence de ce constat? Si on est, pour simplifier, « pro-voile », alors on voit des femmes innocentes être agressées à cause d’un simple morceau de vêtement, à cause du climat islamophobe de blâme des victimes créé par ces politiques dissuasives. Forcément, on ne peut pas soutenir ces interdictions.

Si on est, pour simplifier encore une fois, « anti-voile », alors on voit encore une fois des femmes innocentes qui, en plus d’être opprimées à la maison par leur mari ou symboliquement par leurs vêtements, sont menacées dès qu’elles sortent de chez elles. Quel résultat est-ce que ça peut avoir? Comme toutes les femmes qui vivent du harcèlement de rue, elles voudront moins sortir de chez elles. Elles seront davantage isolées au sein même de la famille ou de la communauté qu’on a jugées oppressives. Une femme qui reste à la maison (surtout si, comme cela a été suggéré au Québec à l’époque de la « Charte des valeurs », elle perd son emploi à cause de son voile) est évidemment beaucoup plus vulnérable à la violence conjugale. Donc, ce que ces politiques réussissent à faire, c’est d’isoler davantage les femmes voilées (je précise que, même si le but des politiques n’est pas la protection des femmes mais leur intégration à la société dite « normale », il s’agit pareillement d’un échec). Faisons une analogie un peu extrême : supposons que le voile est tellement mal qu’il est aussi indicateur de la violence conjugale que le fait d’être couverte de bleus. Alors, nos politiciens décident d’interdire aux femmes qui ont des bleus d’aller à la plage, voire à l’hôpital. Résultat, soit les femmes les cachent, soit elles restent chez elles. Du coup, on vient de rendre la violence conjugale plus difficile à détecter. Et si elles bravent l’interdiction, elles s’exposent à une amende, à une humiliation publique ou à la criminalisation – on blâme les victimes alors que l’homme qui les a battu peut se baigner tranquillement dans son speedo sans attirer l’attention de quiconque. Il y a quelque chose qui cloche ici...

On fait quoi alors?
J’espère que ces réflexions vous auront convaincu-e-s qu’il faut s’opposer aux politiques qui interdisent aux femmes de porter le voile. Sans même entrer dans la question de la liberté et du choix des femmes de s’habiller comme elles veut, ou dans l’enjeu du contrôle incessant du corps des femmes, on a pu voir que se concentrer sur le plus important – la sécurité des femmes – prouve que ces politiques sont contre-productives, et ce, même si on déteste profondément le voile. Comme on l’observe dès qu’on prend la peine de porter attention, elles créent un climat où le racisme et le sexisme se combinent pour générer une forme particulièrement violente de blâme des victimes. Si le voile vous préoccupe, vous devez tout de même agir de façon solidaire envers les femmes voilées, et lutter contre les violences quelles vivent quotidiennement dans une société qui les étiquette comme des « victimes coupables ». Plutôt que de soutenir de telles politiques, attaquez-vous aux enjeux sous-jacents. Finalement, le problème n’est pas le voile; il peut être la radicalisation religieuse, la violence conjugale, les vêtements genrés… Mettons donc l’énergie qu’on met à réguler comment les femmes s’habillent à plutôt prévenir et contrer la violence conjugale (envers toutes les femmes). C’est ainsi qu’on pourra créer une société où les femmes de toutes appartenances culturelles sont vraiment libres. 


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