Les viols qu’on raconte, et ceux que l’on tait

À cette étape-ci de ma vie, le viol est un sujet qui se manifeste régulièrement dans ma vie et dans mes conversations. La violence sexuelle est un des enjeux les plus fondamentaux du féminisme. Pour une blogueuse féministe, le viol est toujours d’actualité. Par ailleurs, quand tu es identifiée comme activiste féministe, les femmes te font davantage confiance. Des dizaines de personnes, d’amies proches à vagues connaissances, viennent me raconter leurs viols. Quand tu es femme, le viol est partout. Quand tu es féministe, le viol est doublement omniprésent.

Je n’ai jamais oublié ces mots d’Andréa Dworkin, tirés d’un discours donné devant 500 hommes où elle leur demande une trêve de 24 heures sans viol :

En tant que féministe, je porte personnellement en moi le viol de toutes les femmes à qui j’ai parlé au cours des dix dernières années. En tant que femme, je porte en moi mon propre viol. Est-ce que vous vous rappelez des images des villes d’Europe pendant la peste, quand les charrettes traversaient les rues et que des gens ne faisaient que ramasser les cadavres et les entasser dedans ? Et bien, voilà ce à quoi ressemble notre savoir sur le viol. Des piles et des piles et des piles de corps qui ont des vies entières et des noms humains et des visages humains.


Que fait-on avec ce savoir ? On parle. On « brise les chaînes du silence ». On raconte nos viols. Souvent, c’est tout ce qu’on peut faire, et c’est déjà beaucoup. Parfois, on ne sait pas trop pourquoi on raconte, mais on raconte quand même. Il parait que c’est la bonne chose à faire.

Illustration par l'Artite féministe Little Starchild pour une campagne de Je suis indestructible.
 [Description d'image: dessin en couleurs pastel de deux femmes. Devant elles se trouve une chaîne jaune brisée et une bannière sur laquelle on peut lire "ensemble brisons les chaines du silence"]


J’ai raconté mes viols des dizaines de fois, me surprenant parfois moi-même à en parler comme si je racontais le contenu de mon déjeuner. Je n’ai pas peur de parler de viol. Si on me pose la question, je réponds. Si la conversation s’y prête, je raconte. J’ai raconté mes viols cent fois, et je les ai tus cent autres. Aujourd’hui, je désire partager ces moments avec vous.



Première fois

La première fois que je n’ai pas raconté mon viol était en novembre 2013. La culture du viol était sur toutes les lèvres à mon école après que le journal étudiant ait publié une « blague » de viol. Les représailles féministes se sont traduites en un numéro spécial du journal dans lequel près de 20 étudiantes ont raconté leur viol. J’ai voulu participer à l’effort de guerre, mais je n’avais rien à écrire. Ce que j’avais vécu n’avait pas sa place au milieu des témoignages des femmes qui avaient « vraiment » été violées. J’ai lu chacun des témoignages jusqu’à faire trembler les pages entre mes mains glacées, mais je n’ai pas raconté.

J’ai le très vague souvenir – peut-être bien fantasmé – d’avoir envoyé une copie du journal à mon agresseur. Si j’avais raconté, m’aurait-il reconnue?



Deuxième fois

J’ai « tweeté » mon viol lors de la campagne AgressionNonDénoncée. C’était facile : presque personne de mon entourage ne me suivait sur Twitter. Nous étions des milliers à le faire. J’ai (micro)raconté pas pour moi mais pour nous. Raconter fait d’une femme toutes les femmes. Raconter fait de nous un mouvement. En novembre 2014, j’ai ressenti un devoir de raconter qui ne m’a jamais quittée : on raconte pour soi, mais aussi pour les autres.

Un ami a vu passer mon tweet et est venu m’en parler. Ça m’a mise mal à l’aise. Qu’est-ce qu’on est censée dire à une personne « désolée » qu’on ait été violée?



Troisième, quatrième, cinquième, quarantième fois

J’ai écrit un long texte sur mon viol à l’été 2015 sur le blogue de Je suis indestructible. J’ai publié mon texte anonymement. Celui-là, je l’ai écrit pour moi. Je l’ai écrit des dizaines de fois dans ma tête avant de l’écrire à l’écran en une nuit. Je l’ai écrit pour le sortir de ma tête. « For closure », comme on dit en anglais. Je l’ai écrit d’une traite, en l’oubliant à mesure, et j’ai tourné la page.

J’écris souvent la nuit des choses que je ne veux pas lire le matin. Même aujourd’hui, en retrouvant le lien pour vérifier la date, je n’ai pas voulu le relire. La blogueuse en moi se demande étrangement si c’était un bon texte.

J’ai listé mes doléances pour m’assurer qu’elles avaient vraiment eu lieu – n’avais-je pas après coup imaginé le portrait d’un monstre? La culture du viol, c’est en arriver à douter de soi-même. Non : ça, et ça, et ça, je ne l’ai pas rêvé. La mémoire est un drôle d’organe.



La fois suivante

J’ai raconté mon viol sans vraiment le vouloir à un gars qui m’avait posé une question un peu trop directe. « Wow. C’est un peu personnel comme question. » Je n’étais pas obligée de répondre. Mais pourquoi refuser de répondre, alors que j’étais fière de ne pas avoir honte? J’ai répondu.

J’ai vu sur son visage que j’étais la première. Il a paru désolé. Je crois qu’il était plus mal à l’aise que moi. J’ai eu un peu pitié : « Ce n’est rien. Ça arrive à tout le monde. Ben, à toutes les femmes ». Drôle de logique, mais c’est effectivement le cas. Le viol serait extraordinaire s’il n’arrivait pas à chacune d’entre nous. J’ai envié sa naïveté. Je lui ai appris que toutes les femmes qu’il aimait avaient la même histoire sur le bout de la langue.

Étrange comme hommes et femmes se côtoient tout en vivant sur différentes planètes.



La deuxième chance

La culture du viol a refait surface à mon école après l’affaire Ghomeshi. Cette fois-ci, j’ai été plus impliquée dans la coordination d’un numéro spécial du journal étudiant sur le viol. Cette fois-ci, je ne pouvais pas ne pas participer. J’ai raconté anonymement. J’étais déjà la féministe de service de mon école, et sur le point de graduer : j’aurais pu signer de mon nom. Je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas que mes profs sachent. J’ai même écrit dans ma deuxième langue.  

Une amie m’a reconnue quand même. On n’est jamais tout à fait anonyme.  



La pire fois

On a beau s’entourer des féministes les plus convaincues de la province, éliminer les machistes de ses réseaux et parler si souvent de féminisme que les antiféministes nous évitent comme la peste, notre famille n’évolue pas de la même façon. À ce stade-ci, j’ai décidé d’éviter le sujet du sexisme dans les conversations avec ma famille. Ça fait trop mal. Ça fait mal de voir la culture du viol au cœur de ma famille, ça fait mal de ne pas pouvoir s’isoler pour pratiquer le self care, et ça fait mal de ne pas être prise au sérieux. Près de 200 000 visites sur mon blogue pourraient mener à croire que mes opinions ont de la valeur, mais dans ma famille je suis encore la petite fille qui traverse une drôle de phase.

Malgré tout, il n’est pas toujours possible d’éviter le sujet. La plupart des hommes ne comprennent toujours pas une phrase aussi simple que « je ne veux pas avoir cette conversation ». Des fois, on sent qu’on n’a tout simplement pas le choix de se rendre vulnérable pour la cause, de « débattre » en vain juste au cas où il pourrait comprendre.

Une fois, j’ai essayé d’expliquer la culture du viol à un membre de ma famille. Quelqu’un qui n’avait jamais entendu une femme raconter un viol. Qui refusait de croire que presque toutes les femmes de mon entourage avaient été violées : « toi, je te crois, mais ces femmes, je ne les connais pas ». Qui n’arrivait pas à comprendre que la violence conjugale, ce n’étaient pas que de coups, et que le viol, ce n’était pas que des fonds de ruelle et des fusils braqués sur la tempe. Alors, j’ai raconté à moitié. Il a demandé des détails. Il y a cette obsession chez les hommes des détails, comme si raconter les détails sordides rendaient les femmes plus « crédibles ». J’ai raconté pour la première fois à une personne de ma famille. À une personne non féministe. C’était mon récit le plus difficile.

J’ignore si cela a servi à quelque chose. Je ne pense pas revenir à cette conversation.



La dernière fois

Cela fait plus de deux ans que je tiens un blogue féministe. Le sujet du viol revient continuellement. Périodiquement, je passe proche de raconter. J’utilise un « nous » au lieu d’un « elles » pour avouer à moitié. Je raconte discrètement. Étrangement, cela ne me dérange pas que le monde sache que j’ai été violée. Mes ami.e.s le savent déjà. C’est ma famille qui me retient. 110 articles plus tard, j’ignore si mon père lit toujours mes textes. C’est en pensant à lui que je me censure.

Chaque article sur le viol, c’est un viol que je tais.

En terminant ce texte, je ne sais toujours pas si je le publierai sur mon blogue – ce que vous savez déjà si vous lisez ces lignes. La dernière fois, c’est aujourd’hui : la fois où j’ai raconté, ou celle où je me suis tue?



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