Trois signes que ton amour pour un homme interfère avec ton féminisme

Ma méfiance envers l’amour hétéroromantique n’a rien de secret. Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, le fait d’être en couple, pour une femme, est susceptible de l’amener à prioriser l’épanouissement de son partenaire sur le sien, de réduire le temps qu’elle alloue à ses intérêts personnels (y compris la lutte féministe) et même de l’exposer à la violence conjugale. Ces risques sont d’autant plus importants si elle fréquente des hommes. Certaines conséquences du couple hétéroromantique sont plus ou moins hors des mains de la femme : il est très difficile de lutter contre la culture hétérosexiste qui dicte des pratiques dans le couple, et plus difficile encore de s’extirper de façon sécuritaire d’une situation de violence conjugale. Dans cet article, je m’intéresse à d’autres problèmes potentiels du couple hétérosexuel (qui s’appliquent également à une amitié homme-femme) plus faciles à éviter – en autant qu’on en soit consciente. Si vous êtes une féministe qui fréquentez des hommes, voilà trois comportements que vous devriez surveiller si vous vous inquiétez que votre amour interfère avec votre féminisme.


[Description d'image: photo prise de près du visage d'une personne
avec les cheveux châtain, mi-longs. La personne porte un bandeau
blanc sur les yeux sur lequel il est écrit "LOVE" (amour)]
Source: lovinside.com/wp-content/uploads/2014/11/xSlOwXvVLLqh6v3Guadq9f095Oc.jpg

1)      Vous vous portez garante de « votre homme »
Comme je fréquente peu d’hommes socialement, mes connaissances présument avec raison que ceux que je côtoie sont proféministes. Je suis comme un terrain de baseball très sélectif : trois strikes sexistes = out permanent. Malgré cela, je ne me porte jamais garante de mes amis masculins. Qu’est-ce que je veux dire par là? Vous ne m’entendrez jamais affirmer qu’ils sont parfaits, totalement proféministes ou des alliés sans failles. Lorsqu’on me demande de décrire leur engagement antisexiste, je dis généralement qu’ils sont « plutôt corrects », qu’ils ne m’ont « pas trop déçue jusqu’à présent », ou qu’ils n’ont jamais (ou rarement) tenus des propos sexistes devant moi. Je n’irai pas plus loin.

Pourquoi est-ce important? Il ne s’agit pas seulement d’affirmer ou de reconnaitre que le proféministe parfait n’existe pas. L’essentiel est surtout de ne pas généraliser mon expérience avec un homme X de manière à présumer de celles d’autres femmes.

Comme j’ai l’œil pour les faux-féministes, il m’est arrivé à quelques reprises de dénoncer des réflexes sexistes de connaissances perçues comme des « bons gars ». Une réaction très fréquente que j’ai observée de la part de mes amies féministes en est une d’incrédulité et/ou de déni : « il est vraiment gentil avec moi », « je trouve que c’est un allié », « ne l’attaque pas, je sais que c’est un bon gars dans le fond ». Bien sûr, il est envisageable que différentes femmes/féministes perçoivent différemment un même homme – mon allié n’a pas à être ton allié, et réciproquement. Mais quand une femme se porte garante d’un homme – qu’il soit un ami ou un amoureux –, en avançant qu’il n’a pas été ou ne sera pas sexiste, cela dissuade la dénonciation de comportements problématiques et encourage la culture du silence. Cela peut même avoir le même effet que le gaslighting – une violence psychologique qui fait douter la victime et l’amène à remettre en question ses propres souvenirs – si votre interlocutrice se convainc qu’elle a dû mal interpréter la situation.

Bien sûr, annoncer au monde que votre amoureux n’est pas sexiste ne fait pas de vous une personne abusive (quoique peut-être un peu trop optimiste). Cependant, avant de le faire, demandez-vous comment cette aura que vous lui accordez, ce sceau de certification, affectera les femmes de votre entourage qui auront vécu des mecsplications (mansplaining) ou autres micro-agressions de sa part.


Ainsi, si vous constatez que vous avez tendance à affirmer que votre amoureux « est définitivement un proféministe », « ne dit jamais rien de sexiste » et est à toutes fins pratiques parfait, songez à individualiser votre expérience pour ne pas implicitement empêcher vos camarades de se former leur propre opinion. D’autant plus que, si vous êtes reconnue comme « une féministe », votre seule présence à ses côtés risque de le blanchir d’avance de tout soupçon de sexisme.

2)      Vous étalez votre expérience positive à tort et à travers
Tant mieux si votre relation amoureuse est saine, enrichissante et égalitaire. Je ne vous souhaite rien de moins. Il est tout à fait normal, lorsque c’est le cas, de vouloir partager son bonheur avec ses proches et (vive Facebook) ses moins proches. Des témoignages de couples engagés dans l’égalité au sein de la relation peuvent même inspirer d’autres femmes à s’attendre à être traitées avec respect et considération, allant à l’encontre de la représentation problématique dans la culture populaire de relations violences comme romantiques.

Il y a cependant le bon « temps et lieu » pour partager la Bonne Nouvelle de votre relation. Je m’avance encore une fois avec un contre-exemple. Si je partage sur les réseaux sociaux des réflexions critiques de l’hétéroromantisme, des témoignages de violence conjugale ou une dénonciation de la prévalence du sexisme ordinaire, il est probablement inadéquat de commenter en racontant à quel point votre expérience avec votre homme est parfaite. Or, je connais des femmes heureuses en couple qui me l’expliquent à répétition lorsque je fais référence à mon célibat politique (le choix d’être célibataire pour des raisons féministes). Ce n’est vraiment, vraiment pas nécessaire. D’abord, je me permets de douter du portrait idyllique présenté pour me convaincre que les hommes sont géniaux à grands renforts d’adjectifs sur la perfection du petit-ami – comme on dit, you’re trying too hard. Ensuite, il s’agit d’une rhétorique de #NotAllMen à peine camouflée.

Renchérissez-vous sur votre relation parfaite lorsque d’autres femmes font des commentaires qui découlent de leur expérience négative? Ce n’est sûrement pas par mauvaise intention – ne fait-on pas également la promotion des produits ou traitements qui ont changé nos vies pour tenter de convaincre nos amies? Cependant, si l’urgence que vous ressentez à monter votre amoureux en exemple vous empêche de constater vous sortez des #NotAllMen personnalisés, tentez d’y porter attention.

3)      Vous changez vos principes lorsqu’il est question de lui
La clé de base du féminime? La solidarité entre femmes. Un des plus grands dangers que peut poser un « amour aveugle » est de vous faire perdre de vue cette solidarité. Portez attention aux passe-droits que vous accordez à votre amoureux. Tolérez-vous de sa part des comportements – envers vous ou d’autres femmes – que vous jugez généralement inacceptables? Quelques exemples envisageables : accepter des compliments qui vous félicitent de ne pas être « comme les autres filles », tolérer ses commentaires sur le poids d’autres femmes, excuser qu’il harcèle d’autres femmes ou traite sont ex-petite-amie de « folle » ou d’« hystérique ».

Ce troisième comportement est plus difficile à cerner que les deux autres, dans la mesure où il est difficile et épuisant de confronter sans cesse votre partenaire. Plusieurs raisons peuvent faire en sorte que vous décidiez de « laisser passer » un comportement problématique – et ces raisons vous appartiennent. Vous êtes peut-être tout à fait consciente de réaliser des compromis patriarcaux, mais choisissez de pratiquer le self care en refusant de laisser entrer le combat dans votre relation la plus intime. Comment savoir, alors, si votre amour interfère réellement avec votre féminisme – dans ses principes et non pas seulement dans les réactions qu’il implique? Je vous propose le « test ultime » si vous voulez inquiétez de sacrifier votre féminisme à un homme.

Imaginez qu’un matin vous vous réveillez et vous voyez sur Twitter ou sur Facebook – peut-être sur Je suis indestructible – une dénonciation d’agression sexuelle qui vise votre amoureux. La dénonciation est comme des centaines d’autres que vous avez lues (notamment, anonyme), mais cette fois-ci, elle concerne l’homme qui se trouve tout près de vous. Vous avez toujours cru les dénonciations de viol, et combattu le mythe des fausses dénonciations. Que faites-vous? Ou plutôt, que pensez-vous? Croyez-vous sur-le-champ la dénonciation – vous fréquentez donc un violeur –, ou remettez-vous en question le principe le plus fondamental de lutte contre la culture du viol, l’affirmation qu’il faut croire la survivante?

Si cette question vous met mal à l’aise et vous fait hésiter, c’est peut-être un signe que votre amour interfère avec votre féminisme.

Bien sûr, une dénonciation qui vise l’homme que vous aimez n’est pas comme n’importe quelle dénonciation. Vous voudriez sans doute le confronter, espérant que « sa version de l’histoire » vous rassure – et ce serait un réflexe tout à fait normal. Vous n’avez pas à exiger de vous-même d’être prête à couper tous les ponts par solidarité à la seconde où vous liriez une accusation de violence sexuelle qui vise votre partenaire. Peut-être croyez-vous de toute façon que certaines dénonciations (et non pas la plupart) sont mensongères, alors pourquoi pas celle-ci? C’est sur votre état d’esprit au moment où vous vous apprêtez à le confronter que vous pourriez vous interroger : partez-vous sur une présomption de vérité de la dénonciation – comme l’exige l’attitude pro-survivante –, ou sur une présomption de mensonge – comme l’exige le masculinisme?

C’est grave, doctrice?
Cet article n’a pas pour but de vous inciter à mettre fin à votre relation avec un homme, même si vous vous êtes reconnue dans ses exemples. Vos choix relationnels vous appartiennent entièrement. Voyez cet article comme un outil d’auto-diagnostic. Vous voulez être certaine que votre féminisme ne soit jamais compromis par vos relations? Je vous propose trois comportements à surveiller. Les repérer vous permettra au choix : a) de continuer à les adopter en ayant jugé qu’ils n’étaient pas dangereux dans votre situation, b) d’y porter attention et de tenter d’y mettre fin et/ou de vous attaquer aux causes sous-jacentes ou c) de remettre en question l’opportunité d’être en couple considérant vos pratiques relationnelles et votre féminisme. Dans tous les cas, j’espère qu’il vous aura fait réfléchir. Retenez-en que la solidarité avec les femmes (en général) doit idéalement primer sur la solidarité avec un homme (en particulier).

Pour pousser plus loin la réflexion, je vous invite à visiter la section Amour et féminisme de mon blogue. Vous pourrez notamment y lire mon article Faire la grève de l’amour.

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