Downton Abbey: l'antiféminisme d'aujourd'hui dans un décor du 20e siècle

Downton Abbey se classe bonne dernière dans mon Palmarès des séries féministes, qui répertorie 23 séries que j’ai visionnées de la plus à la moins féministe. Puisque la série est généralement considérée comme relativement féministe, car à priori centrée sur des femmes « fortes », plusieurs fans sont surpris.es de mon classement. Mais ne paniquez pas! Comme le rappelle Anita Sarkeesian à chacune de ses vidéos : « As always, remember that it is both possible and even necessary to be critical of the media we enjoy » (comme toujours, souvenez-vous qu’il est possible et même nécessaire d’être critiques des médias qu’on apprécie). Je ne cherche pas à vous convaincre que cette série est ennuyante (bien qu’elle le soit à mon avis), mais je m’intéresse plutôt à expliquer ce qui en fait une série antiféministe. Sachez que je n’en ai enduré que deux saisons – il n’est pas impossible (mais tout de même improbable) que la série fasse un 180 degrés dans les saisons subséquentes.

Les trois sœurs : une entrée en la matière presque féministe

[Description: photo de Mary, personnage principal de
Downton Abbey, sur fond gris. Elle porte du blanc.
Elle a un air sérieux et regarde directement vers la caméra.]


Source: hashtagstudios.com/wp-content/uploads/2013/03/DOWNTON_ABBEY-
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À ses débuts, Downton Abbey donne le goût de s’y plonger. La série est centrée sur des personnages femmes, dont Mary, froide, indépendante, calculatrice, fière. L’élément déclencheur souligne le sexisme du droit de la propriété : l’intrigue commence avec la mort de l’héritier de Downton. La demeure ira donc à un lointain cousin, parce que la propriété ne peut être transmise à une femme. Mary, personnage principale et aînée de trois filles, est révoltée par l’injustice qui rend sa situation extrêmement précaire à moins de trouver rapidement un mari riche. Jusque-là, c’est intéressant. Cependant, la lutte pour l’héritage de la fille est rapidement laissée le côté car il y a risque que la propriété soit ruinée, et de toute façon le nouvel héritier est sympathique et rapidement adopté dans la famille. Ainsi, le thème de l’héritage discriminatoire est rapidement entièrement laissé de côté et même les féministes de la série le trouvent totalement normal.

La sœur de Mary, Sybil, est présentée comme résolument féministe. Activiste, elle se rend à une manifestation pour le suffrage féminin, elle a des idées libérales, elle s’intéresse à la mode moderne. Encore une fois, le sujet est rapidement balayé sous le tapis. Blessée lors de la manifestation (mais sauvée par un homme), la fille rebelle reçoit ce qu’elle mérite pour avoir désobéi à son père et n’y retournera plus. L’arrivée de la guerre lui enlève également toute idée politique, et la transforme en une infirmière attentionnée qui voit bien que la souffrance des hommes relègue les luttes politiques des femmes à une pacotille.

Finalement, la troisième sœur, Edith, est un personnage presque intéressant qui finira par conduire un tracteur! Son univers est cependant – comme celui de Mary – centré sur le fait de se trouver un mari. Certes, c’est compréhensible pour l’époque. La série aurait pu en faire une critique des contraintes importantes sur la vie de femmes qui n’ont aucun moyen de subvenir à leurs besoins autrement qu’en se mariant (à titre comparatif, Reign, troisième dans monclassement, présente également des femmes qui font tout pour acquérir un statut via le mariage mais en critique la nécessité). Au lieu de cela, Edith est vue comme capricieuse, niaise, et surtout mesquine. En fait, Edith et Mary ont une horrible relation. Plutôt que d’exploiter une sororité solidaire et positive, la série les présente comme des rivales. Elles sont tellement « bitch » (c’est ainsi que la série les présente), qu’elles feront tout pour saboter la vie amoureuse de l’autre. Alors que les films et séries nous présentent généralement deux femmes qui aiment le même homme et deviennent de jalouses sorcières, ici Mary n’a aucun intérêt dans le prétendant de sa sœur – elle va ruser pour les séparer dans le seul but de rendre sa sœur malheureuse.

Salopage
La série commence avec un épisode tout à fait invraisemblable où Mary « perd sa virginité » dans une aventure d’un soir… et où son amant meurt pendant l’acte. Très dramatique, cet épisode la hante pour le reste de la série, car le salopage (slut shaming) est très présent dans la société de l’époque. La série manque une occasion de faire une critique de ce salopage en le dépolitisant entièrement et en utilisant une scène aussi ridicule. Un moment positif intervient lorsque Mary, torturée, « avoue son crime » à un amoureux en espérant qu’il la pardonne, et qu’il lui fait remarquer qu’il n’y a rien à pardonner. Le problème n’est pas tant que le salopage est utilisé de manière sexisme, mais plutôt que le grossissement démesuré de cette expérience sans critique politique la rend simplement exaspérante.

Le handicap
Avec un personnage handicapé et une guerre qui se prépare, Downton Abbey est l’occasion rêvée pour présenter une image positive du handicap qui est si rare au cinéma (Switched at Birth, qui arrive deuxième dans mon classement, y parvient). Encore une fois, le début de la série est prometteur : un nouveau serviteur, M. Bates, arrive à Downton. Il boîte et se sert d’une canne – tout le monde est donc convaincu qu’il ne réussira pas à faire son travail et qu’il sera toujours encombrant. La série réussit à présenter ces préjugés comme injustes, et finalement M. Bates se montre tout à fait compétent.

[Les deux paragraphes suivants révèlent des éléments clés (quoique prévisibles) de la deuxième saison]

Par contre, le validisme écœurant de la deuxième saison suffit à déclasser la série. Matthew, l’héritier de Downton, est blessé à la guerre. Le diagnostic tombe comme une bombe et sonne le glas de Matthew et du domaine : le jeune homme est paralysé et devra se déplacer en fauteuil roulant. Il en devient immédiatement inapte à se marier : comme pourrait-il imposer à une femme un tel fardeau? Matthew explique à sa fiancéé qu’il ne l’épousera pas, car elle ne pourrait pas avoir d’enfants – d’accord, on comprend le drame que cela représente à l’époque – mais surtout pas de sexualité! Parce que bien sûr, tout le monde sait que les personnes handicapées n’ont aucune sexualité, et que sexe = pénétration!

Mais le miracle se produit. Lorsque sa douce trébuche et menace de tomber, Matthew se lève d’un bond et le voilà « déshandicapé »! Comme quoi le handicap « c’est dans la tête », et avec un peu de motivation (et une demoiselle en détresse), tout le monde peut marcher! Tout le monde est soulagé – le docteur le confirme : Matthew pourra « avoir une vie ». Non, même pas « avoir une vie normale », mais carrément avoir une vie.

Le viol romantique
Un autre épisode extrêmement prévisible et sexiste est celui où le Lord du domaine – marié – s’éprend d’affection pour une domestique. On les voit tourner l’un autour de l’autre, jusqu’à ce que finalement ils s’embrassent. Sauf que voilà : il ne « l’embrasse » pas, il lui saute dessus, sans aucune vérification du consentement. On voit clairement une agression sexuelle (sans même rentrer dans le problème du déséquilibre de pouvoirs). Or, celle-ci est présentée comme extrêmement romantique. Lord Grantham s’excuse, et part en courant. La femme s’empresse de lui crier qu’elle le pardonne.

Rapidement, Lord Grantham réalise qu’il a fait une erreur lorsque sa femme s’excuse de ne pas lui accorder suffisamment d’attention (ce qui explique son infidélité). Heureusement, la servante (qui a eu toute la misère du monde à décrocher l’emploi parce qu’elle est mère célibataire) démissionne dès le lendemain – elle ne gênera plus.  

Par ailleurs, le rapport sexuel qui change la vie de Mary est très clairement un viol. Mary dit « non » de façon très explicite et à plusieurs reprises. Cependant, la série le présente finalement comme consentant, car c’était « un non qui veut dire oui ». Bonjour la culture du viol!

L’homosexualité
Downton Abbey ne présente qu’un seul personnage gai – et c’est le plus cruel et le plus détestable de la série. Ses « relations amoureuses » durent un grand total de trois minutes, avant que les hommes dont il est épris ne meurent tragiquement. Mais il n’est pas trop dérangé par une quête d’amour, puisque tout ce qui l’intéresse c’est le pouvoir et l’avancement social. Il n’hésite pas à draguer une jeune fille innocente simplement par cruauté.

Autres clichés sur la sexualité
La grossesse non désirée pour punir la servante qui ose coucher avec un soldat est présente. On retrouve aussi le cliché de la fausse couche parce que la femme – accrochez-vous – glisse et tombe par terre en sortant du bain. Tout le monde sait que les femmes enceintes sont extrêmement fragiles! Avec tous ses stéréotypes, la série est extrêmement prévisible.

Violence conjugale
La série montre une relation violente de façon relativement critique. La femme n’est pas présentée comme faible ou impuissante, mais plutôt comme prisonnière de la situation dans laquelle est se trouve. Cependant, au dénouement de cette relation, on est amené.e.s à comprendre que c’est simplement « parce qu’il l’aime » et que la femme est coupable de ne pas avoir assez aimé l’homme violent. Lorsqu’iels se séparent, c’est elle qui s’excuse et lui souhaite de se trouver une meilleure femme.

La série utilise aussi le narratif de l’homme faussement accusé d’avoir tué sa femme. L’homme est présenté comme innocent (cela pourrait changer avec le développement de l’histoire, mais au point où j’en suis son innocence parait évidente à la spectatrice) – c’est sa femme qui était manipulatrice, violente, cruelle, et qui continue à le « faire chier » même dans la mort. Lorsqu’on connait la prévalence de la violence conjugale et du féminicide, ce cliché du « bon gars » qui est une victime du système (alors qu’au contraire, la violence envers les femmes est largement impunie) est plutôt dérangeant.

L’argument de l’époque
On me répondra sûrement que cette série est sexiste mais que « c’est l’époque ». Inutile de rappeler que les séries qui se déroulent dans un siècle précédant ont tout de même été réalisées ce siècle-ci. Les femmes fortes existaient avant 1980, il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce qu’un personnage féminin d’une série historique ait de la personnalité. Certes, certains éléments de la série s’expliquent par l’époque – par exemple, l’importance du mariage pour les personnages féminins – mais le sexisme que je relève est un choix tout à fait contemporain. « Romantiser » le viol, déshumaniser les personnages handicapés, présenter les femmes comme des rivales jalouses et immatures et évacuer rapidement tout discours en lien avec le suffrage féminin sont des choix de la réalisation qui rendent cette série extrêmement antiféministe. Je n’en recommande pas le visionnement; cependant, si la série vous accroche tout de même, il est toujours préférable d’être conscient.e.s des éléments problématiques des médias que l’on aime et consomme.




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