McGill alimente un cycle de violence sexuelle

Cet article n'est pas de moi (l'autrice habituelle de ce blogue). Je me contente d'en héberger sur cette plateforme la traduction en français, avec le consentement de l'autrice, Paniz Khosroshahy. J'ai pensé qu'il plairait à mes lectrices habituelles. 


McGill alimente un cycle de violence sexuelle

Sur le traitement pathétique des signalements d'agression sexuelle par l’université McGill


Rédigé par Paniz Khosroshahy | Illustration de Sarah Meghan Mah
Publié le 20 avril 2016 dans The McGill Daily
Traduction par Martin Dufresne
  
Avertissement : Cet article contient des descriptions explicites d’agression sexuelle et d’automutilation.


[Description d'image: dessin d'un bâtiment en tons de mauve et de vert délavés. À la droite se trouve une femme presque aussi grande que le bâtiment. Elle est assise, les genoux relevés, appuyée sur le mur. Elle a la tête baissée, les mains sur la tête et les coudes sur les genoux.]

J’ai passé les deux dernières années à me battre, à lutter pour accepter que j’avais été agressée sexuellement par un autre étudiant, et que j’avais de la valeur en dépit de ce qui m’est arrivé. La première année, je me battais contre moi-même, et j’ai gagné; la deuxième année, je me battais contre McGill, et j’ai perdu lamentablement. Il est devenu très clair pour moi que, à l’instar de l’exemple honteux donné par le système judiciaire canadien, McGill engendre des prédateurs, manque de mécanismes adéquats pour appuyer ses élèves, et refuse de mettre en place de tels mécanismes de sécurité. Et au cours de la dernière année, je me suis vue tomber entre les mailles du filet.

Les premiers mois suivant mon agression, j’étais en déni. Je ne pouvais même pas dire à ma thérapeute ce qui m’était arrivé : elle ne le sait toujours pas. Je passais la plupart de mes journées à dormir, boire et fumer. J’évitais ma famille. Je regardais des saisons entières d’émissions sur Netflix en quelques jours. J’ai eu des relations sexuelles désagréables avec des gens choisis au hasard alors que je tentais désespérément de reprendre le contrôle de mon corps. J’ai pris des poignées d’Advil juste pour m’engourdir. J’ai pris du poids. Je n’arrivais pas à me concentrer assez longtemps pour lire une seule page d’un texte mis au programme. J’étais plusieurs semaines en retard dans mes cours, et j’ai fini par abandonner un semestre entier de crédits. J’étais toxique à l’égard de mes proches, et je me demandais si le fait de me suicider arriverait à leur faire ressentir la douleur que je vivais quotidiennement.

Certains jours je me souviens quelque chose de nouveau : une couleur, un autre objet dans sa chambre, un autre mot qui a été échangé. Certains jours, je me demande si tout cela n’était qu’un mauvais rêve. 

C’est arrivé il y a presque deux ans. Je dois encore quitter mes salles de classe chaque fois que l’enjeu des agressions sexuelles est soulevé sans avertissement, et il m’arrive souvent de vomir quand je vois une scène de viol dans un film. Certains jours, mes antidépresseurs ne me droguent pas suffisamment pour être capable de marcher à travers le campus sans paniquer à la vue de tous les hommes blancs que je vois. J’évite certains bâtiments qu’il fréquente à l’université. Je n’arrive toujours pas à verbaliser comment c’est arrivé, même si je vois encore cette scène projetée sur le plafond au-dessus de mon lit la nuit. Ce sont les souvenirs les plus vivaces qu’il me reste de tout ce que j’ai vécu de ma vie. Certains jours, je me souviens quelque chose de nouveau : une couleur, un autre objet dans sa chambre, un autre mot qui a été échangé. Certains jours, je me demande si tout cela n’était qu’un mauvais rêve.

Non, je ne vais pas vous dire « ce qui est arrivé », parce que cela ne devrait pas importer. Parce que votre prochaine question ne devrait pas porter sur la façon dont j’ai agi, ou sur ce que je portais. Parce que vous ne devriez pas en être à évaluer la moralité de son acte de viol sur la base de ce que j’ai fait avant ou après ce qui est arrivé, parce que vous devriez faire confiance aux femmes, et à la science, quand nous parlons du caractère de la mémoire, de l’agression, de la haine de soi et du traumatisme.

Mais comme je vais être accusée de mentir, quoi que je fasse, je vais vous dire ceci : supposons que j’aie inventé tout cela, pour attirer l’attention, par « esprit de vengeance », ou pour quelque autre de ces objectifs que les femmes sont censées être tellement désespérées d’atteindre qu’elles en viennent à mentir en public à propos d’un viol. L’université McGill n’avait aucun moyen de savoir si mon histoire était fausse. Ils m’ont traitée de la façon dont ils traiteraient une « victime parfaite » qui est violée sous la menace d’une arme à feu dans une ruelle sombre, vêtue d’une jupe et hurlant sa résistance. Maintenant, puis-je continuer?

***

À la première semaine du semestre d’automne 2015, conformément aux directives reçues d’un administrateur, je me suis rendue voir une spécialiste de la déontologie (SD, disciplinary officer) pour déposer une demande d’ordonnance de cessation et d’abstention contre mon agresseur. Appelons-le C. Cette ordonnance n’allait pas entraîner l’expulsion de C, car agresser sexuellement un autre être humain n’est pas un motif d’expulsion à cette institution, contrairement au plagiat. Elle n’aurait pas le moindre effet sur lui après qu’il ait obtenu son diplôme. Elle l’empêchait simplement d’entrer en contact avec moi, et pour moi, cela suffisait. Je craignais de le croiser, d’être harcelée, de recevoir des appels d’invitation sexuelle ou de lire ses réponses à mes commentaires sur des pages ou des groupes Facebook liés à McGill. Mais, vraiment, je ne devrais pas avoir à justifier pourquoi je veux l’assurance de ne pas avoir à entendre un mot de la personne qui m’a agressée sexuellement pour aussi longtemps qu’il est un étudiant de McGill.

La première chose que j’ai demandée à cette SD était si C avait diplômé de l’université. Elle m’a dit que cette information ne pouvait être divulguée, pas même si je déposais contre lui un signalement d’agression sexuelle. Il semblait que ma sécurité sur le campus, dont McGill est responsable, comptait moins que la confidentialité d’un violeur. J’ai écrit en hâte à une amie qui le connaissait. Il était encore sur le campus.

Il semblait que ma sécurité sur le campus, dont McGill est responsable, comptait moins que la confidentialité d’un violeur.

« Qu’est-il arrivé? », m’a demandé la SD en se carrant dans sa chaise et en croisant les bras, sans le moindre effort pour refléter mon langage corporel – qui est ce que vous feriez si vous aviez été formée à l’écoute active – mais affirmant plutôt son pouvoir. Si seulement ce qui est arrivé était aussi facile à retenir et redire. En rassemblant mes forces et faisant porter mon attention sur la plus sombre journée de ma vie, j’ai demandé une question plus précise.

Était-ce arrivé sur une propriété de McGill? Non.

Était-ce arrivé à un événement de McGill? Non.

En s’excusant, elle a déclaré que puisque l’incident n’avait pas eu lieu dans un « contexte McGillois » (ce qui signifiait sur une propriété de McGill ou à un événement lié à McGill), il n’y avait pas grand-chose que McGill pouvait faire. Cette politique est bizarre, irréaliste et inapplicable à notre université, où la majorité des étudiants ne vivent pas dans un « contexte de McGill ». La prochaine fois que l’on m’agressera sexuellement, aurais-je dû lui dire, je m’arrangerai pour interrompre la scène afin nous puissions la déplacer dans une résidence ou sur un canapé d’un salon étudiant – si c’est ce qu’il faut pour que McGill puisse reconnaître ma douleur et répondre à mes besoins. Combien pratique pour McGill de n’assumer de responsabilité pour les comportements des étudiants les uns envers les autres que lorsqu’ils se produisent sur sa propriété, et d’ignorer l’impact des interactions hors campus des étudiants sur leur rendement scolaire et sur la sécurité du campus.

La SD a continué en justifiant cette politique par une comparaison de mon intégrité mentale et physique à un objet inanimé : si un étudiant de McGill devait me voler mon sac à dos à l’extérieur du campus, m’a-t-elle dit, les mains de l’administration seraient liées. Je suis une personne, pas un sac à dos, aurais-je dû lui dire, et je serais heureuse de lui donner mon sac à dos – des dizaines de sacs à dos, en fait – juste pour défaire ce qui m’était arrivé. Mais au lieu de cela, je me suis mordu la langue. Je me suis mordu la langue à tel point durant cet entretien que j’ai eu du sang dans la bouche.

Une ordonnance de cessation et d’abstention contre C ne pouvait être imposée que jusqu’à une audition au tribunal, après quoi elle allait prendre fin, m’a-t-elle dit. J’allais perdre au tribunal, faute d’avoir été agressée sexuellement dans un « contexte McGillois », m’a-t-elle informée, et je ne voudrais certainement pas donner à C la satisfaction de savoir que McGill ne pouvait rien faire pour moi? Je me sentais prise de court. J’ai dit : « Je ne sais pas, je suppose. » Mon intégrité physique m’avait été enlevée et maintenant, avec les conseils qu’elle me suggérait, j’avais l’impression qu’il en était autant de ma capacité à prendre mes propres décisions sur la façon de réagir à cette situation.

Je me suis mordu la langue à tel point lors de cet entretien que j’ai eu du sang dans la bouche.

La SD m’a demandé s’il y avait une raison pour laquelle je n’avais pas déposé de signalement à la police. Oui, aurais-je dû répondre, à cause de gens comme vous. Mais je restais sans voix en constatant l’ignorance de la SD quant à la réalité du traitement des survivantes par le système d’(in)justice pénale. Elle m’a dit qu’il y avait un membre du personnel des Services de sécurité qui pourrait me dire honnêtement et en toute confidentialité si ma cause pouvait avoir une quelconque valeur juridique. Sauf que je savais déjà qu’elle n’en avait pas.

Elle m’a demandé pourquoi j’avais attendu une année entière avant de déposer un signalement, comme si le passage du temps enlevait de la légitimité à mon vécu. Elle a demandé si une quelconque interaction récente avec C avait eu sur moi un effet déclencheur. J’étais déjà en procès. Désolée, aurais-je dû dire, la prochaine fois où l’on me violera, je m’assurerai que mon tout premier réflexe sera de courir à votre bureau. Elle ne semblait pas savoir que l’on a besoin de prendre du temps pour guérir afin même de pouvoir prononcer les mots « agression sexuelle » à son sujet.

Elle m’a demandé si j’avais peur que C me fasse du mal. Elle a généreusement clarifié : « Et par ‘mal’, je ne veux pas dire s’il va vous violer à nouveau. » Quand j’ai entendu le mot « viol », que je ne l’avais pas utilisé lors de cette rencontre ni verbalisé dans quelque autre contexte pour décrire mon expérience, j’ai commencé à me gratter les cuisses machinalement, jusqu’à ce que je sente les peaux mortes s’accumuler sous mes ongles. Je ne crois pas, ai-je répondu, en pensant à la dernière fois où j’avais fait un cauchemar au sujet de cet incident.

Puis, elle m’a demandé si C m’avait contactée récemment, et quand j’ai répondu non, elle m’a demandé pourquoi j’étais là. J’avais moi-même perdu de vue pourquoi j’étais là. J’ai dit : « Vous vous rendez compte qu’il est toujours là, à répéter les mêmes comportements? »

Elle m’a répondu : « Même si nous le chassons, il se peut qu’il ne viole plus des femmes de McGill, mais il va encore violer des Montréalaises. » En d’autres mots : le viol est toléré dans notre établissement parce que le viol est partout.

Elle m’a demandé, d’une voix compatissante, si je cherchais du soutien. J’étais frustrée. J’étais là pour une action concrète, et je n’avais certainement pas consacré une année entière à dépasser mon traumatisme pour obtenir d’une SD des conseils de santé mentale. Des ateliers sur la lutte contre l’oppression, l’écoute active, le consentement et le comportement d’allié.e ont lieu à longueur d’année sur le campus et je voyais bien que cette SD n’avait probablement pas assisté à un seul d’entre eux. Ne devait-elle pas recevoir ce genre de formation avant d’être digne de confiance pour rencontrer des victimes de violence sexuelle?

« Même si nous le chassons, il se peut qu’il ne viole plus des femmes de McGill, mais il va encore violer des Montréalaises. »

Je n’arrivais pas à me sortir de la tête l’expression « vous violer à nouveau ». Je me suis excusée et ai quitté le bureau de la SD en larmes. J’étais prête à abandonner le projet d’ordonnance de cessation et d’abstention, jusqu’à ce que j’apprenne que j’étais dans la même classe de mathématiques que C. Il y avait une autre section à laquelle je pouvais m’inscrire, mais quiconque a jamais pris une classe de mathématiques à McGill sait qu’il est courant pour les élèves d’assister à d’autres sections d’une classe ou de se présenter aux heures de bureau des professeur.e.s et assistant.e.s d’enseignement des autres sections. De plus, je n’avais rien fait de mal, pourquoi devrais-je être la personne qui allait changer de section? Ce changement aurait équivalu à accepter la domination continue de C sur mon corps. Je ne pouvais pas le laisser gagner. Le traumatisme avait transformé ma vie en un affrontement. Je me dis aujourd’hui que j’aurais dû procéder à ce changement, ne serait-ce que pour m’éviter la souffrance qui allait suivre.

Pendant deux semaines, je me suis endormie en larmes la veille de mon cours de mathématiques et j’ai maîtrisé mon anxiété en me brûlant les chevilles avec des cigarettes le matin; je passais ensuite tout le cours à surveiller la salle pour y repérer C. Je paniquais chaque fois que quelqu’un entrait dans la salle. Après chaque classe, je sortais rapidement de la salle et prenais des escaliers reliés à d’autres bâtiments pour réduire le risque de le croiser. Je craignais de rester après le cours pour un éclaircissement, d’aller rencontrer la prof à son bureau, ou d’arriver au cours en retard et risquer de devenir un centre d’attention. Cela ne pouvait durer.

À la mi-septembre, je suis allée rencontrer un membre de la haute direction. Il avait transmis à sa secrétaire, sans mon consentement, mon courriel de demande d’une rencontre, qui comprenait une allusion à mon agression sexuelle. J’ai appris que la SD m’avait induite en erreur sur ce que McGill pouvait ou non faire pour moi. L’administrateur m’a dit qu’il rencontrerait C et lui demanderait de changer de section.

Mais malgré mon envoi d’un courriel de rappel deux semaines plus tard, il ne m’a jamais contactée à propos de sa rencontre avec C et de la situation de mon cours. Je ne devrais pas avoir à justifier pourquoi je ne lui ai pas redemandé plus qu’une fois de s’acquitter de sa responsabilité… mais je vais le faire. J’en étais venu à craindre ce courriel à tel point que je ne vérifiais presque jamais ma boîte de réception de McGill, par peur de me voir blâmée, humiliée, ou accusée de mentir. Cela avait traîné pendant si longtemps que le semestre allait se terminer. Si aucune rencontre avec C n’avait encore eu lieu, il y avait peu d’intérêt à en organiser une maintenant. Mais aussi, à la mi-novembre, C avait disparu de la liste des inscrits aux deux sections de mon cours. S’était-il retiré du cours? L’administration avait-elle retiré son nom de la liste des inscrits pour me tromper? Avait-il quitté McGill?

Pendant deux semaines, je me suis endormie en larmes la veille de mon cours de mathématiques et j’ai maîtrisé mon anxiété en me brûlant les chevilles avec des cigarettes le matin; je passais ensuite tout le cours à surveiller la salle pour y repérer C.

Je ne suis pas rendue à ce cours de tout le semestre, et n’ai pas été non plus aux heures de bureau du prof ou aux tutoriels. J’ai esquivé mon examen de mi-session afin de rédiger plutôt l’examen de rattrapage, afin de diminuer le risque de me retrouver dans la même pièce que C. J’ai rédigé mon examen final dans un état de panique, m’attendant à voir C entrer dans la pièce à tout moment. Et j’ai échoué à ce cours. Mon professeur, bien que sympathique, m’a dit qu’il ne pouvait pas m’accorder la note de passage, apparemment, le fait d’être trop terrifiée pour me rendre en classe était une « affaire sans rapport avec le cours ». Je ne cherchais pas une augmentation non méritée, mais peut-être une autre chance, quelques considérations spéciales autres que le fait d’avoir à rédiger un examen supplémentaire en mai après mes autres examens finaux.

En janvier, une conseillère m’a laissé entendre dans un courriel que puisque j’avais échoué à mon cours de mathématiques, j’étais académiquement incompétente pour m’inscrire à des cours d’informatique. Je lui ai dit que tout ce dont j’avais besoin était une sécurité dans mes classes, et que si l’administration avait fait son travail correctement, j’en aurais fait de même. Elle ne m’a jamais répondu. Combien d’autres récits d’agression sexuelle sont entendus par l’administration dans cette université et balayés sous le tapis?

Je n’ai pas eu l’endurance mentale ou émotionnelle de mener ce combat plus avant. Mon amie a contacté en mon nom le Centre contre les agressions sexuelles de l’Association étudiante de McGill (SACOMSS) et a correspondu avec eux tout au long du semestre alors que leurs bénévoles rencontraient des administrateurs de l’université. Bien que l’administration se soit souvent montrée incroyablement réticente, j’ai aussi pris trop de temps pour décider comment procéder à différentes étapes du processus. Je voulais enterrer cette histoire et ne jamais regarder en arrière, ne pas devoir m’en rappeler encore et encore alors que je naviguais parmi les nombreuses ambiguïtés des voies administratives de McGill. Mais je devais le faire. J’avais déjà cinq mentions de « retrait » pour le semestre précédent sur mon relevé de notes, et je ne voulais pas compromettre encore plus mon avenir en y ajoutant une faible moyenne cumulative pondérée.

C’était déjà la pause du printemps lorsque l’administration a proposé de négocier des accommodements avec mes représentantes du SACOMSS, mais je ne pouvais pas prendre de décision importante sans savoir quels renseignements à mon sujet avaient été échangés entre l’administration et C. Le semestre allait prendre fin quelques semaines plus tard et je me sentais confuse, perdue et épuisée.

Combien d’autres récits d’agression sexuelle sont entendus par l’administration dans cette université et balayés sous le tapis?

Plus tôt au cours du semestre, l’administration avait promis de veiller à assortir d’une mention E la note F inscrite à mon relevé de notes, ce qui voulait dire que même s’il demeurait sur mon relevé, ce F n’allait pas affecter ma moyenne cumulative pondérée. Plus tard, ils m’ont avisée que c’est à moi qu’il incombait de communiquer avec un conseiller au sujet de ma demande. Conscients de mon expérience, mais insensibles à celle-ci, ils m’ont suggéré de contacter la même DS à qui j’avais parlé au début. Je savais que si j’étais abandonnée à mes propres ressources, je n’arriverais jamais à raconter et revivre mon viol une fois de plus pour un nouvel étranger, alors mon amie a rédigé pour moi ce courriel de demande. Faute de disposer d’un conseiller attitré, j’ai envoyé ce courriel à une adresse courriel générale, accessible à n’importe quel conseiller de la Faculté des Arts et Dieu sait qui d’autre.

Malgré un vague courriel que m’a adressé un administrateur immédiatement après que je l’aie confronté publiquement sur un forum Facebook, j’attends encore d’être informée des détails significatifs concernant mon cas. Je ne sais pas si une ordonnance de cessation et d’abstention a été émise contre C et je ne sais pas quand il doit obtenir son diplôme. Après huit mois de demandes et des rappels concernant des accommodements et des renseignements, non seulement ai-je perdu toute confiance en cette administration, mais je ne les croirais même pas s’ils communiquaient avec moi aujourd’hui.

***

Aux États-Unis, le titre IX, une partie d’une loi qui interdit la discrimination fondée sur le sexe dans les établissements d’enseignement financés par l’administration fédérale, s’avère souvent utile lorsque des étudiantes protestent contre le traitement honteux de survivantes d’agressions sur leur campus. Au Canada, nous n’avons même pas cela. Ici, les universités ne sont même pas tenues de divulguer publiquement des renseignements d’ordre statistique concernant les crimes commis sur leur campus, une divulgation rendue obligatoire aux États-Unis par la loi Clery. Dans les universités canadiennes, le sort des survivantes est entièrement à la merci de quiconque se trouve à occuper les postes concernés dans l’administration; et le virage corporatif de nos universités a dépouillé les administrations de la décence nécessaire pour traiter leurs étudiant.e.s comme plus qu’une simple source de recettes.

L’agression sexuelle est un rite de passage malheureux pour beaucoup de jeunes femmes. Le viol se produit ici plus souvent que nous le pensons, commis contre des personnes que nous connaissons, par des gens en qui nous avons confiance. Pourtant, McGill n’a pas de politique officielle en matière d’agression sexuelle. Ce mois-ci, les administrateurs universitaires ont explicitement refusé de soumettre au Sénat la Politique d’agression sexuelle rédigée par des militants étudiants, en raison de l’accent mis sur son intersectionnalité et son appui aux survivantes d’agression. Sans cette politique, je suis incapable en toute bonne conscience d’encourager quiconque à signaler son agression sexuelle et à s’engager dans le labyrinthe des politiques dépassées et inefficaces de McGill, face à des administrateurs insensibles et sans formation qui offrent rien que des paroles à bon compte, des promesses vides et des informations contradictoires.

Si je n’avais pas signalé mon agression, j’aurais tout de même souffert, mais j’aurais au moins souffert sans me sentir jetable et déshumanisée par ma propre université. J’ai été dépouillée de mon estime de soi une première fois par C, et une seconde fois par McGill. Ce signalement ne m’a pas fait me sentir plus en sécurité, mais plus vulnérable.  Ce signalement ne m’a rien valu, et parce que je l’ai fait, il y a maintenant des gens sur ce campus qui me voient comme la « menteuse » qui « a changé d’avis » après un rapport sexuel, comme la fille qui « a crié au viol ».

Si je n’avais pas signalé mon agression, j’aurais tout de même souffert, mais j’aurais au moins souffert sans me sentir jetable et déshumanisée par ma propre université.

Je me demande à ce jour, McGill, quelle terrible autre chose aurait dû arriver à mon corps pour qu’il devienne digne de votre attention? Être meurtri et couvert de sang? Tomber enceinte? Être violée en face de l’édifice de l’administration : aurait-ce été suffisant comme « contexte McGillois ». Allez, McGill, continuez à protéger les violeurs qui rôdent librement sur ce campus à la recherche de viande fraîche. Je ne poursuivrai pas une justice qui s’avère inaccessible dans le système actuel. Vous m’avez eue à l’usure. Allez, McGill, maquillez votre complicité avec la violence sexuelle en ajoutant à un traumatisme dont il me faudra des années, sinon toute une vie, pour guérir.



Ce texte a d'abord été publié en anglais dans le McGill Daily. Version originale : http://www.mcgilldaily.com/2016/04/mcgill-feeds-a-cycle-of-sexual-violence/