Pourquoi des femmes ne sont pas féministes

Tranquillement pas vite (pour le dire avec optimisme), on assiste à une prise de conscience sur la difficulté pour un homme d’être proféministe. Certains commencent à comprendre qu’agir de façon cohérente avec des valeurs féministes est loin d’être naturel (désolée Koriass!), facile, évident, lorsqu’on a été socialisé à exploiter et à dominer. Mais qu’en est-il pour les femmes? Être féministe, est-ce que ça va de soi? C’est une question qui parait particulièrement actuelle alors que la ministresse de la Condition féminine québécoise Lise Thériault a ébahi les réseaux sociaux avec son affirmation selon laquelle elle n’était pas féministe, mais égalitariste. Il est bon de voir que beaucoup sont choqué.e.s par une telle prise de position antiféministe; il ne faut toutefois pas présumer qu’être une féministe soit une évidence. 


Source: http://www.azquotes.com/picture-quotes/quote-i-m-a-feminist-i-ve-been-a-female-for-a-long-time-now-it-d-be-stupid-not-to-be-on-my-maya-angelou-59-75-31.jpg
[Description d'image: À gauche, une photo de Maya Angelou. À droite, une citation en blanc sur fond noir: "I'm a feminist. I've been a female for a long time now. It'd be stupid [sic] not to be on my own side." Traduction: je suis une féministe. Ça fait maintenant longtemps que je suis une femme. Ça serait stupide [sic] de ne pas être de mon propre côté.]

Deux principales raisons expliquent l’existence de femmes antiféministes.

1)      La misogynie internalisée
Toute leur vie, les femmes entendent, apprennent et se font répéter leur infériorité. Elles sont faibles dans les films, absentes dans les livres d’histoire, invisibles dans les politiques, exploitées dans les ménages… Ce n’est pas pour rien que les féministes s’opposent aux représentations sexistes : elles sont malheureusement très efficaces. Alors, bien sûr, on finit par y croire. On apprend qu’on ne mérite pas grand-chose, ce qui nous pousse à nous contenter de salaires inférieurs, de relations peu satisfaisantes et d’une reconnaissance ténue. Bref, on apprend à se contenter de notre sort, jusqu’à l’avoir normalisé au point de ne plus voir le sexisme. Voilà comment des femmes peuvent apprendre à être antiféministes.

2)      Le compromis patriarcal
Heureusement, de nombreuses femmes parviennent à être critiques de l’éducation patriarcale qu’elles ont reçue et à désapprendre la misogynie, ce qui fait généralement d’elles des féministes. Mais un problème demeure, puisque le féminisme n’est pas qu’une idéologie : il est aussi un mode de vie. Les actes doivent suivre les pensées. Or, agir de façon féministe est extrêmement couteux pour une femme. Contrairement aux hommes proféministes constamment adulés sur les réseaux sociaux, les femmes féministes risquent par leur engagement d’être ciblée par des harceleurs (aussi connus comme trolls) masculinistes. Les femmes qui prennent la parole contre le machisme craignent d’être renvoyées, attaquées, méprisées ou même assassinées. Lorsqu’on le peut, on fait fi de ces risques au profit de nos convictions les plus fondamentales. Parfois, cependant, on ne peut se permettre notre activisme, pour toutes sortes de raisons qu’il ne m’appartient pas (et, cela va de soi, qu’il n’appartient à aucun homme) de juger. C’est là qu’intervient le compromis patriarcal, qui consiste à profiter temporairement des règles patriarcales à notre avantage. Cela peut paraitre incroyable qu’une féministe tournerait le dos à ses valeurs et que le patriarcat lui donnerait un coup de main en retour, mais ça arrive constamment. Lorsqu’on se résigne à porter du maquillage parce que le Bâton Rouge menace de nous renvoyer sinon, lorsqu’on laisse passer une blague sexiste parce qu’on a besoin de se faire des ami.e.s, lorsqu’on critique le physique d’une autre femme pour rendre le nôtre acceptable… Les exemples ne manquent pas. Parfois, on fait un calcul coût-bénéfices. Parfois, on est simplement épuisées.

Pourquoi c’est important
Ainsi, il est erroné de prétendre que toutes les femmes sont féministes. Mais il ne s’agit pas simplement d’une erreur bénigne. Cette pensée magique a deux conséquences problématiques, dont le problème est de dépolitiser le féminisme. Si « tout le monde est féministe », forcément, le féminisme ne signifie plus rien. Une proposition ne gagne un accord consensuel que lorsqu’elle est inscrite dans le statu quo. Si le féminisme a pour vocation de changer les choses, il y a nécessairement des gen.te.s qui s’y opposent. Dans l’alternative, le féminisme n’aurait pas de raison d’être.

La deuxième conséquence problématique est l’invisibilisation du travail acharné et parfois dangereux que réalisent tous les jours les féministes. Je ne prétends pas que toute féministe doive être prête à risquer sa vie pour la cause, ni que le féminisme se mesure à la hauteur de nos sacrifices. Mais toutes les féministes réalisent de tels sacrifices, et la prétention que toutes (voir que tous!) sont féministes les réduisent à néant.


Bref, aussi choquante soit-elle, l’existence de femmes antiféministes n’est ni réfutable, ni inexplicable. Ce qui ne nous empêche pas de tenter de les faire changer d’avis!



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