L'amour des Bêtes

La grève de l'amour, partie 2

Cet article est le deuxième d'une série de trois. Pour lire la première partie, cliquez ici. Pour lire la suite, cliquez ici.

Dans le premier article, nous avons vu que refuser d'être en couple pouvait être un choix féministe et un acte politique. L'idée selon laquelle vivre en couple est un choix a été remise en question. De plus, le refus de l'amour romantique a été présenté comme le refus de s'effacer dernière son partenaire, puisque la culture romantique est grandement influencée par la culture du sacrifice qui pousse les femmes à tout donner par amour. Dans cette section, l'exploration des problèmes que pose l'amour romantique hétéropatriarcal se continuera. Après l'amour-sacrifice, nous étudierons l'amour-utile et l'amour-nécessaire.


L’amour thérapeutique
Le patriarcat ne se contente pas de nous imposer d’aimer, ni même de nous imposer de détrôner notre vie et notre épanouissement comme cap prioritaire. L’amour féminin ne doit pas seulement être gratuit – il doit aussi être utile, voire thérapeutique. Je ne parle pas seulement de ces femmes qui, par « amour », travaillent activement à l’avancement professionnel de leur conjoint. La littérature féministe a amplement désigné le travail domestique, reproductif et même sexuel comme une exploitation. Le seul fait d’aimer – d’aimer inconditionnellement, d’aimer pour toujours, d’aimer à chaque instant et d’aimer malgré tout – devrait en plus guérir les hommes de leurs pathologies. Si vous trouvez que je vais trop loin, pensez à La Belle et la Bête, le film iconique qui, si vous êtes de ma génération, vous a peut-être (mal) appris l’amour. Le message de ce film est qu’à force d’aimer, les femmes transforment des bêtes en Princes Charmants. Les films populaires Twilight et Cinquante nuances de Grey tiennent un discours similaire. On n’est pas assez naïves pour croire à une histoire pareille… et pourtant on y croit. C’est la construction du fantasme du « bad boy », ce partenaire qui trimballe un paquet de problèmes, cet homme au comportement agressif, voire violent, qu’on arriverait à guérir à force de l’aimer, et qui rentrerait dans le droit chemin pour nous. Je suis sûre de ne pas être la seule féministe à s’être fait prendre. Mettons les choses au clair : ce rôle revient aux thérapeutes, pas aux amoureuses. Ainsi, à la socialisation qui nous pousse au sacrifice s’ajoute une construction du couple qui fait de nous des thérapeutes à temps plein (non rémunérées, bien sûr), et nous rend plus susceptibles à la violence conjugale. Nous tolérons des violences inadmissibles « parce qu’il se corrige », « parce qu’il fait de son mieux » et « parce que je l’aime ». Ainsi, mon refus du couple se décline également par ce refus de jouer la thérapeute, non pas parce que je ne trouve pas important que les hommes violents se corrigent, mais parce que ce travail est épuisant, non gratifiant, dangereux et rarement efficace.
Source: http://disney.magie.free.fr/films/BelleEtLaBete/gallery/imgsFilm/film_BelleEtLaBete_11.jpg
[Description d'image: image du film de Disney "La Belle et la Bête" qui montre un zoom du visage de la Bête, montrant les crocs]

La valeur d’une femme seule
Évidemment, il n’y a pas que les « Bêtes » qui soient infréquentables. Or, être célibataire favorise les relations saines. En effet, pratiquer le célibat politique ne signifie pas faire le serment inviolable de ne jamais s’engager dans une relation de couple. C’est plutôt refuser de chercher à être en couple à tout prix (et même à prix modique) et célébrer l’indépendance (être fière de ne pas avoir besoin d’un homme dans sa vie). Cela a pour conséquence l’adoption de standards élevés dans l’évaluation de couples vécus ou potentiels. Lorsqu’on cherche à être en couple, forcément, on acceptera des « prétendants » plus facilement, c’est-à-dire de moindre valeur (quelle que soit la façon, qui appartient à chacune d’entre nous, d’évaluer la valeur d’un partenaire potentiel). Pour le dire simplement, vouloir être en couple nous pousse à faire plus de compromis. Ainsi, comme je ne crois pas que le couple ait une valeur intrinsèque (il peut être épanouissant, certes, mais est souvent le lieu de violences et n’est pas essentiel), je n’accepterais de former un couple que si le partenaire ou le couple potentiels sont susceptibles de me faire avancer. On peut en présumer que les femmes qui valorisent le couple en formeront plus souvent, mais avec des partenaires moins adéquats, tandis que celles qui pratiquent le célibat politique seront rarement en couple, mais auront fait un choix plus sélectif. C’est une conclusion qui peut paraitre simpliste, mais croire qu’on tire notre valeur du fait d’être en couple signifie que seules, nous ne valons pas grand-chose. La valeur des êtres humains étant toute relative, les hommes qui nous courtisent sont corolairement valorisés, ce qui nous pousse (comme Cendrillon, Bella Swan ou Anastasia Steele) à voir dans un homme violent le « jackpot » du marché de l’amour. Comme je l’ai développé dans un autre article, le Complexe de Cendrillon augmente la susceptibilité des femmes à subir de la violence conjugale.    

Jusqu’à présent, j’ai appréhendé la question du point de vue de la formation du couple. Or, comme je l’ai déjà précisé, une célibataire politique ne sera pas forcément célibataire toute sa vie. Cependant, cette vision du couple lui servira également au moment de dissoudre un couple. Accorder une grande valeur au fait d’être en couple entraine plus de réticences à y mettre fin. C’est d’autant plus vrai qu’on a l’habitude de compter les anniversaires (voire les moinniversaires), de célébrer la durabilité d’un couple et de se féliciter quand une relation est « réussie », c’est-à-dire perpétuelle (un couple qui se sépare est un « échec », un « mariage raté »). Cette vision du couple mobilise encore une fois la notion de choix : quand tout décourage la rupture amoureuse, rester en couple, est-ce fait librement? Le couple doit-il plutôt être vu comme une prison? Les féministes savent déjà à quel point il est difficile de se défaire d’une relation violente. Même en cas de violences physiques, malgré une sensibilisation et des ressources certes insuffisantes mais existantes, les femmes s’accrochent. Les relations qui ne sont « que » malsaines ou à géométrie variable ne méritent pas, aux yeux de la société, une cassure définitive. « Je l’ai laissé parce que j’avais tendance à lui sacrifier mes hobbys » – disons que ça ne passe pas dans tous les soupers de famille. C’est difficile de mettre fin à une relation – on n’aime pas faire de la peine, on doute de nos sentiments –, et ça l’est encore davantage si on s’accroche au couple comme à une bouée de sauvetage dans une mer de solitude déprimante.  

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