Je ne veux pas t'appartenir

La grève de l'amour, partie 3

Cet article est le troisième et dernier d'une série. Pour lire la première partie, cliquez ici. Pour lire la deuxième, cliquez ici.

Dans les premières parties, nous avons vu que le refus du couple hétérosexuel pouvait être un choix féministe et politique. Nous avons vu que l'amour était, dans la culture romantique, une obligation pour les femmes qui les pousse au sacrifice et au don de soi. Dans cette dernière partie, nous verrons comment le refus de l'amour peut marquer l'amour de soi.
Je suis moi
Quand je dis que je suis célibataire et que j’aime ça, je dis haut et fort que je suffis, que je suis assez et complète. Mon identité ne se retrouve pas dans mon rôle amoureux. En effet, même lorsqu’elles sont accomplies socialement et professionnellement, les femmes sont encore désignées comme « la femme de », comme si le rôle de partenaire prenait le dessus sur l’identité comme personne. Ce sexisme ordinaire ne touche pas seulement les femmes de politicien, bien qu’elles en soient l’exemple typique. Lorsque j’étais en couple, je détestais que mon partenaire parle de moi comme « sa blonde », surtout avec des personnes qui connaissaient mon nom. Avec son exclusivité et la romantisation de la jalousie (« il est jaloux parce qu’il t’aime »), le couple a encore une dimension d’appartenance. Contrairement à ce que diront quelques linguistes sceptiques, le déterminant dans « ma femme » n’exprime pas tout à fait la même relation que « ma cousine ». Ça ne fait pas si longtemps que la femme québécoise était la propriété de son mari, et c’est toujours le cas dans certains pays. Encore aujourd’hui, les femmes restent un objet de possession des hommes (« je me suis pogné une fille »), leur trophée, et un must-have parmi d’autres pour réussir socialement.

Bien sûr, on peut lutter au quotidien contre l’effacement et l’appropriation dont on est l’objet, et reprendre chaque personne qui nous présente ou nous envisage comme l’extension de notre partenaire. Être célibataire est simplement une solution plus radicale (c’est-à-dire, littéralement, à la racine du problème). Évidemment, ça pourrait paraitre cher payé si ce n’était de tous les autres problèmes que nous apporte l’amour romantique.

Au-delà du fait d’être la blonde de quelqu’un, c’est le rôle en soi dans lequel je ne me retrouve pas. Le rôle de petite amie correspond à des codes bien précis auxquels je ne répondrai jamais (par exemple, « se faire belle pour », « s’ennuyer à mort de », « être inséparable de », « tout faire pour » le partenaire). Certes, on peut jouer le rôle sans endosser ces codes patriarcaux, comme on peut porter des talons hauts ou être mère au foyer et y trouver des raisons féministes. Cependant, notre façon personnelle d’appréhender un geste ou de prendre une décision ne se fait pas à l’abri de toute influence patriarcale (ce qui nous ramène à l’enjeu du choix), et ne change pas non plus le sens profond du geste. On ne peut pas redéfinir individuellement ce que c’est que d’être une épouse ou petite amie. On peut dire « pour moi, le couple c’est un rapport égalitaire » ou « pour moi, une petite amie doit être indépendante », mais nous n’avons pas le contrôle de ces définitions. Nous ne tirons pas les ficelles, ne façonnons pas la culture populaire et n’apprenons pas à des millions de filles comment vivre l’amour romantique. En tout cas, pas toutes seules. Mais collectivement? C’est peut-être en étant solidaires dans notre célibat, en faisant à plusieurs la grève de l’amour, qu’on parviendra à changer le regard des hommes. Après tout, la grève est un moyen habituel de négocier avec les dominant.e.s. Si on peut envisager la grève du sexe ou du travail, peut-on faire la grève de l’amour? Comme dans toute chose, le privé est politique, et c’est à la fois mon autonomisation individuelle et la libération collective des femmes que je poursuis dans mon choix du célibat.

Une question de priorité
Source: https://www.spreadshirt.com.au
[Description: trois choix de réponse: single
(célibataire), taken (prise) et busy destroying
the patriarchy (occupée à détruire le patriarcat).
La dernière case est cochée avec le symbole
classique de la femme]
Au final, même dépolitisé et idéalisé autant que faire se peut, force est de constater que le couple consomme du temps, un temps qui nous est précieux. Je suis engagée dans la lutte contre le patriarcat – je suis « mariée à la cause », si l’on puit dire. Tout le temps que je passe à chercher un partenaire, au triage des chums potentiels, à entretenir mon couple et à me disputer est du temps, et surtout de l’énergie, que je ne consacre pas à mes luttes féministes. Je ne veux pas dire ici que 100% de notre temps ou énergie doive (ou même puisse) être investie dans la lutte – il nous faut du temps de repos, de loisir, il nous faut prendre soin de nous. Mais le modèle fusionnel du couple favorise la mise à l’écart des choses qui sont importantes pour nous (que ce soient nos luttes ou simplement nos hobbies), parce que le couple (ou le partenaire) prend toute la place. Les disputes et les conflits de valeurs, très énergivores, affectent nécessairement notre capacité et intérêt à lutter : quand on lutte déjà dans l’intimité, la lutte collective peut être trop laborieuse. Bien sûr, on peut envisager un couple où les disputes et les conflits sont rares, qui ne consomment pas la majorité de notre potentiel conflictuel. Dans mon cas comme dans celui de mes lectrices, il faut pour cela envisager un partenaire proféministe, tant dans ses valeurs et opinions que dans les gestes concrets. Des raisons que j’ai exposées dans d’autres occasions m’ont menée à douter de plus en plus de l’existence même d’hommes proféministes. S’ils n’existent pas, un couple hétérosexuel égalitaire devient alors inenvisageable – un argument plus que convaincant en faveur du célibat. S’ils existent, c’est alors qu’ils sont extrêmement rares. Ainsi, si le couple peut être envisagé autrement que comme un vortex énergivore, c’est que le temps de triage aura été un investissement colossal. Je pense par exemple au temps passé par mes amies à tenter, rendez-vous après rendez-vous après rendez-vous, de dénicher un homme décent. Quant à l’idée d’éduquer un homme « ouvert d’esprit » pour le rendre proféministe, been there done that, et je le déconseille. C’est à cause du devoir internalisé d’aimer et d’une conception thérapeutique de l’amour qu’on accepte de subir du sexisme au motif que le partenaire est bienveillant.

Nous qui luttons contre le sexisme, nous savons très bien que les hommes sont nos oppresseurs, et que toute leur éducation les conduit, dans une moindre ou plus grande mesure, à nous faire subir des violences et micro-agressions sexistes. Lorsque je fais le choix d’être célibataire en tant qu’hétérosexuelle, je choisis de vivre mon intimité dans ce safe space qu’on passe notre temps à rechercher en méditant sur la possibilité de son existence. En fin de compte, ma grève ne pourrait être motivée que par cette simple constatation : les hommes ne sont pas safe.

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