Ce que les hommes ne comprendront jamais

[Disclaimer: ce texte s'adresse principalement aux hommes cis. Certains de ces sentiments sont connus des hommes racisés et plusieurs des hommes trans, ce qui n'en fait pas moins un enjeu genré.]

Des fois, je fais une pause de quelques minutes, ou je sors d’une discussion particulièrement déprimante, ou je n’arrive pas à dormir, et ça me frappe de plein fouet. Je suis flabergastée. Je me retrouve bouche-bée à la pensée de toutes ces choses qui ponctuent mon quotidien et celui de milliards de femmes et dont les hommes n’ont pas la moindre idée. La portée de ce savoir féminin me terrifie. Toute cette énergie, tout cet espace de stockage, tous ces battements de cœur dépensés, et ce secret. Ce secret, parce que même lorsqu’on en parle les hommes ne nous entendent pas. Le monde des femmes est un monde à part. Un monde invisible.

Les hommes ne connaitront jamais ces calculs terrifiants mais rationnalisés à force de les faire. Le chemin le plus court ou le chemin éclairé? Avec les écouteurs, pour faire taire la peur, ou sans, pour entendre surgir l’agresseur potentiel? Risquer le métro ou payer le taxi? Accepter le lift ou se débrouiller seule? Je me souviens de la fois où on nous a offert une ride de taxi, à mes amies et moi. On a eu une conversation sur la probabilité que ce soit un piège pour nous séquestrer, versus le prix du Uber. Je me souviens de la première fois où je suis vraiment sortie danser. Cette règle qu’on s’était fixée : ne pas boire toutes les trois de la même batch d’alcool. Si on nous drogue, au moins une de nous sera en état d’assurer la sécurité des autres. Il y a quelque chose d’absurde à ce sentiment de ne pouvoir faire confiance à personne. Mais rien n’est aussi absurde qu’une discussion sur la probabilité que ce gars ait eu le temps de glisser quelque chose dans ce verre à 15$, cette discussion posée et rationnelle, tellement « comme-si-de-rien-n’était », le tout sur fond de musique à s’en déchirer les tympans, entre deux danses. Mesurer le risque, attribuer un prix au risque, modérer le risque. Je me souviens d’avoir trouvé la situation totalement surréelle.  Moi non plus, si j’étais un gars, je n’y croirais pas.

[Description d'image: photo en noir et blanc d'une
personne de dos, à l'extérieur, la nuit]

Source: static.mmzstatic.com/wp-content/uploads/2013/10/la-nuit-la-rue.jpg
J’ai déjà pensé que mon background féministe me faisait m’inquiéter outre mesure. Sûrement, les femmes non politisées ne se posent pas autant de questions? Je constate que la peur des hommes traverse les dissensions politiques, que l’appartenance au féminisme lui est non pertinente. Je me souviens d’avoir sursauté en voyant ma propre ombre surgir devant moi, parce qu’il est tout à fait normal qu’une femme adulte ait peur d’un lampadaire. Je ne suis pas fan de la course, mais j’ai le cœur qui débat quand une voiture ralentit, le soir, pour se garer à la hauteur où je me trouve. J'ai déjà tenu mes clefs d'une main, mon cellulaire de l'autre. Je sens mes muscles se raidir quand je croise une silhouette masculine dans la rue. Je panique quand un homme s'approche pour me demander l'heure. Parfois sans même y penser, comme une seconde nature, la nature ô combien féminine de la peur. Des fois je m’arrache la tête à essayer d’expliquer le féminisme à un homme insouciant et je me dis « si seulement ils savaient ».

Et tout ce savoir qu’on se partage à mots couverts, tous ces noms chuchotés que les hommes n’entendront jamais. Cette constatation qu’il y a plus d’une dizaine de harceleurs à ma faculté, que toutes les femmes savent qui ils sont, parce qu’on est assez bavardes pour se partager les noms mais trop timides – voire désabusées – pour y faire davantage. Je me souviens d’avoir été surprise en apprenant qu’un camarade ne savait pas que X était un harceleur. « Mais tout le monde le sait! » Toutes les femmes le savent, plutôt, et en sont conscientes en le croisant dans le corridor, repensent leur choix de cours ou de clubs auxquels se joindre, s’organisent pour l’éviter, comme si l’université lui appartenait, baissent la tête, se font petites. Et les hommes qui accourent pour partager son amitié par dizaines, qui le trouvent cool, et qui ne savent pas ou qui s’en fichent ou ne pourrait pas s’imaginer. Un universitaire, un gentil, un sympathique, un populaire… Si seulement ils savaient.

Lorsqu’on parle de harcèlement de rue aux hommes, ils n’y comprennent rien. Ils s’écrient qu’ils adoreraient se faire complimenter par des femmes dans la rue. Ils s’imaginent aussitôt des situations consensuelles, pour ensuite nous mecspliquer qu’un compliment ça ne peut pas faire mal. Avant, je pensais qu’ils étaient de mauvaise foi. Maintenant, je me demande si, même en imagination, les hommes sont toujours dominants, toujours en sécurité, toujours en position de pouvoir. Nous les femmes, notre imagination nous transmet à chaque instant le pire scénario, nous avons été violées 1000 fois dans nos têtes, nous demandons à nos amies de nous texter en arrivant chez elles, parce que le scénario par défaut est qu’elles ne rentreront pas saine et sauve. Et les hommes, mêmes ceux qui se croient empathiques, ne s’imaginent que de la drague quand on leur parle de harcèlement. Nous sommes de la même espèce, nous fréquentons les mêmes maisons, nous grandissons dans les mêmes familles, et pourtant nous ne parlons pas le même langage. Et les femmes s’acharnent et se cernent et se tuent à expliquer, mais jamais les hommes ne semblent comprendre le mot harcèlement. Et si vraiment on avait l’égalité, alors ils sauraient.

Et les détails! C’est incroyable les détails qu’on remarque. Comme si on avait un deuxième cerveau réservé à l’analyse des ramifications de nos interactions avec les hommes. Quand un homme me parle, il pense au sujet de la conversation. Quand je lui réponds, j’ajuste mon sourire, j’épie sont langage non verbal, j’interroge mes expressions, je mesure la longueur de nos interventions, qui a lancé la conversation, qui y met généralement fin, à quoi il pense? Constamment menacées par le concept mortel du friend zone, nous nous efforçons de toujours rendre claires nos intentions platoniques. Dieu nous garde d’être sympathiques – ils pourraient croire qu’on flirt! Il nous faut constamment émettre des ondes de non-consentement, qui échappent, bien sûr, aux radars des hommes. Alors on va jusqu’à mettre fin à des amitiés, au cas où il serait intéressé romantiquement ou sexuellement. Parce qu’on ne sait pas dire non, et qu’ils ne savent pas l’entendre. On part en courant, ou on se retrouve, accolée au mur, combattant en vain cette socialisation qui ne nous a appris qu’à céder. C’est sans doute de notre faute, nous n’avons pas été assez claires, pas assez directes, trop gentilles, et nous voilà prisonnière de cet homme qui nous drague et n’arrête pas, et nous harcèle, et on ne sait plus comment dire non, et voilà qu’on est une salope et une folle une friend zoneuse. Et jamais on n’est vraiment sûres qu’untel s’intéresse à notre amitié, il doit avoir des motifs autres, si seulement je pouvais en être sûre, qui voudrait d’une femme autrement que comme un objet sexuel? Et s’il nous intéresse la partie n’est pas plus simple car il nous encore faut lutter contre mille et un stéréotypes, et on marche sur un fil en espérant ne tomber ni du côté de la trop masculine fille distante ni de celui de la trop pathétique fille trop accrochée. Et dans nos têtes tournent et tournent des milliers de questions, des milliers de questions qu’on ne leur pose jamais, pas qu’il faut respecter le protocole, et des fois ça me frappe : ce sont des milliers de questions dont ils n’ont aucune idée! Parce que si on en parle, alors on overthink, on exagère, on s’invente des choses, on est coincées, ou trop stressées, ou maniques, ou paranoïaques, que sais-je, mais on n’est pas une bonne femme. Et les mauvaises femmes sont punies. Alors on prend notre trou et ils n’entendent pas nos questions, et ils ne comprennent pas et ne comprendront jamais. Si seulement ils savaient.

Mais ils ne savent pas.


Alors, on est seules. 



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