Niqab: n’ayons pas peur de dire les choses

Contexte : en cours de campagne électorale, la question du droit de voter ou de participer à sa cérémonie de citoyenneté en portant le voile intégral a été élevé au rang d’enjeu électoral. 
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[Description d'image: visage d'une femme dont le visage est couvert
par un niqab, à l'exception des yeux. Les yeux sont verts, maquillés
et fixent la caméra]
Vous en avez assez du « débat » sur le niqab? Faites-moi confiance, et je vous promets de soulever des enjeux qui n’ont pas déjà été ressassés, et ressassés, et ressassés lors du débat électoral, dans les journaux, sur les groupes Facebook racistes et dans vos ô combien pénibles soupers de famille.

D’entrée de jeu, je vous garantis que je n’ai pas ici l’intention de faire le procès du niqab – ce n’est pas à moi de le faire. Pour celles et ceux que ça intéresseraient, j’analyse le niqab comme je m’interroge sur les autres vêtements genrés : robes, talons hauts, jupes. Je suis par ailleurs généralement défavorable aux mesures qui empêchent les femmes de devenir citoyennes, de travailler, de sortir de chez elles, ou autres droits si masculins. Mais que vous considériez que le niqab est oppressif, libératoire ou neutre, certaines choses devraient faire consensus du côté de l’argumentaire féministe.

Les suffragettes à la rescousse
Tout le monde a son avis à dire sur le quoi et le pourquoi des mesures à prendre concernant le port du niqab. Différents arguments ont été soulevés de part et d’autre, dont le plus populaire (des deux côtés) mobilise la liberté de choix des femmes. Or, cette fois-ci, le débat s’inscrit dans un cadre, ou plutôt deux, très précis : celui de la cérémonie de citoyenneté et du vote. C’est ce dernier qui m’intéresse.

Soyons honnêtes, dans la société québécoise de 2015, une femme qui se promène en niqab ou en burqa est vue comme une freak. On peut en déduire que celles qui le font quand même ont de fortes de motivations, que ce soit une conviction personnelle profonde ou de fortes pressions de l’entourage. Quel que soit le narratif qui nous convainque, on peut en déduire qu’elle ne l’enlèvera pas sans broncher. Il faut donc envisager sérieusement la possibilité que, si le vote à visage couvert est interdit, des femmes portant la burqa n’iront pas voter. Bien sûr, ça ne dérange pas particulièrement ceux et celles qui s’y opposent farouchement.

Et si, plutôt de dire qu’on interdit aux femmes de voter voilées, on disait qu’on interdit aux femmes voilées de voter? Fonctionnellement, le résultat est le même. Idéologiquement, pourtant, c’est toute une autre histoire. Je pense que cette dernière formulation est au moins aussi honnête que la première.

Je vous laisse une seconde pour prendre pleinement conscience de ce que cela signifie.




Vous y êtes? On est en 2015 (EN DEUX-MILLE QUINZE, BORDEL!), et on cherche à retirer à certaines femmes leur droit de vote? Je pense qu’on peut s’entendre entre féministes : le droit de vote pour les femmes, il faut qu’il soit pour toutes les femmes. Faudra-t-il rappeler de leur sommeil paisible nos suffragettes, pour leur annoncer sombrement qu’on est ENCORE menacées dans ce droit fondamental?

Lorsqu’on est féministe, on ne peut JAMAIS compter sur nos acquis. Nous les femmes n’avons pas d’acquis – c’est bien pour ça que nous continuons à lutter année après année. Comme nous a si bien mises en garde Simone de Beauvoir : « N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».

Mes sœurs féministes, je vous encourage à ne pas avoir peur des mots : c’est le suffrage féminin qui est présentement menacé.

Le faux argument du nombre
Un autre argument mis de l’avant par celles et ceux qui, comme moi, pensent qu’il est déraisonnable de faire de la limitation des droits des femmes une promesse électorale, est celui selon lequel le nombre de femmes portant la burqa au Québec est, somme toute, négligeable. J’ai lu l’argument des dizaines de fois déjà. Oui, c’est vrai, leur nombre est assez petit pour aider à démontrer qu’il s’agit d’une « arme de distraction massive », comme cela a été formulé lors du dernier débat des chef.fe.s francophone. Jusqu’à un certain point, on peut ainsi démontrer que le « féminisme » de Harper est totalement hypocrite, puisqu’il se fiche des quelques 1200 femmes autochtones disparues ou assassinées mais prétend ainsi démontrer l’importance qu’il accorde aux femmes (oui, on parle bien du seul chef qui a refusé de parler en entrevue quelques minutes aux électrices). MAIS : le faible nombre de femmes concernées ne fait PAS de la question un non-enjeu. En disant le contraire, on tresse la corde pour se pendre, puisque c’est la rhétorique qu’on utilisera pour justifier d’ignorer le sort des minorités.  

Méfions-nous : l’argument facile qui nous sert aujourd’hui peut demain se détourner contre nous. Je crois qu’il y a moyen de répondre aux prétentions de Harper et de Duceppe sans nécessité de mobiliser un argument qui, en gros, corrèle l’importance au nombre. Les droits des femmes sont importants dans l’absolu. Même si une seule femme se voit refuser un avortement, je me battrai pour elle. Si une seule femme est battue, je chercherai à la défendre. Si une femme est exploitée, elle mérite d’être libre.

Ainsi, si l’on croit sincèrement que les femmes voilées sont opprimées, l’argument du nombre n’a aucune valeur. Si l’on n’y croit pas, on peut trouver un meilleur contre-argument. La réflexion féministe est riche, nuancée et puissante : nous n’avons pas besoin de telles simplifications. N’ayons pas peur de ne pas trouver les mots : j’ai pour ma part confiance en l’aptitude de chaque militante féministe à clouer le bec aux menaces misogynes sans diminuer la valeur des quelques 150 femmes québécoises qui porte le niqab, et dont la vie a autant de valeur que la vôtre ou la mienne.



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