À Toronto ou ailleurs, nous ne sommes PAS «tous féministes»

Les récentes menaces proférées à l’endroit des féministes de l’Université de Toronto – des menaces en ligne, anonymes, qui ramènent à la mémoire le massacre de Polytechnique – ramènent le débat de légitimité du féminisme dans les médias traditionnels. De même, les récents développements sur la controverse de l’an passé concernant le mouvement #AgressionNonDénoncée à l’UQAM – qui nous ont appris, surprise!, que « suivre les règles » ne fonctionne pas –, incite à une discussion sur la légitimité des méthodes des féminismes. En bref, comme d’habitude, on a l’impression d’assister au procès non pas des misogynes mais du féminisme – et tout le monde a son mot à dire.

Ce matin, Luc Boulanger publiait dans La Presse+ un texte intitulé « Nous sommes tous féministes ». Si ce n’était de ma volonté d’y répondre, je ne l’aurais jamais lu. D’abord, je ne supporte plus le double discours des hommes qui, d’une part, s’entêtent à nous convaincre que tous les hommes sont féministes, et, d’autre part, perpétuent toutes les violences sexistes qu’on peut imaginer. Ensuite, le titre prédisait clairement un article à vocation rassembleuse, du style « tenons-nous tou.te.s la main et travaillons ensemble pour un monde plein d’arcs en ciel ». Inspiré, peut-être, de la « mode Charlie » : nous sommes Charlie, nous sommes Ahmed, nous sommes féministes, après tout pourquoi pas? Mes craintes se sont avérées fondées. En effet, M. Boulanger annonce dès l’entête qu’il faut « répéter que le féminisme est un humanisme ». Plus loin, l’auteur cite Pascale Navarro : « les hommes aussi doivent défendre des valeurs d’égalité, de pacifisme, de justice pour les femmes et pour eux. Parce que les valeurs n’ont pas de sexe ». Il conclut en déplorant que l’échec de la révolution féminisme – qui, si on lit entre les lignes, surviendra si les hommes n’y participent pas – fera reculer « l’humanité entière ». Plus rassembleur, ça ne se fait pas. Et pourtant, ce n’est pas ce discours qui nous empêchera de reculer.

En soi, le rassemblement n’est pas problématique. On peut croire qu’on est plus efficaces lorsqu’on est plus nombreuses.x – mais quel est le prix de la foule? Chaque appel au rassemblement participe à la dépolitisation et la décontextualisation du féminisme. Ceci se produit en deux temps. D’une part, le féminisme perd toute dimension de combat : la lutte des classes, ça passe, mais la guerre des sexes, surtout pas! D’où l’importance de rappeler ad nauseam que le féminisme n’est pas violent, et que les hommes ne sont pas les ennemis. Ce discours permet de légitimer l’activisme féministe, mais seulement dans la mesure où il respecte des frontières strictes et définies par des hommes. Out, la violence légitime et la légitime défense. In, le « consensus » qui signifie plus honnêtement un droit de véto aux hommes. On peut être féministes à condition de rester sages et de continuer, toujours, à aimer les hommes, ce qui nous laisse l’ingrate tâche de répondre à la haine par l’amour. Bien sûr, qui n’aime pas tendre l’autre joue?

D’autre part, on ancre dans les esprits l’idée selon laquelle tout le monde est féministe, ce qui produit évidemment un nivellement par le bas. Il suffit d’avoir les bonnes « valeurs », de dénoncer de temps en temps (pour ceux qui ont une tribune sur La Presse) la violence misogyne, et le tour est joué. Après ça, il ne reste plus qu’à attendre tranquillement que les hommes cessent de violer. Luc Boulanger n’est pas le premier à délaver ainsi le féminisme. Vous avez sans doute déjà vu de tels messages : 
http://40.media.tumblr.com/05e5a985db40746a75a9280a8d8f2b26/tumblr_nlmo4s0cXl1tyn7tyo1_1280.jpg
[Description d'image: texte en feutre rouge sur fond beige: "I hate to break it to you but if you believe in gender equality then you are a feminist". Traduction approximative: désolée d'être rabat-joie, mais si tu crois en l'égalité des genres alors tu es féministe.]
Si tout le monde peut être féministe, c’est parce qu’être féministe signifie croire en la valeur égale des hommes et des femmes. Or, le féminisme n’est pas une croyance – ce n’est pas une religion! Le féminisme est un mode de vie, et une lutte politique. C’est un combat que nous menons à tous les jours, et qui nous coûte. Messieurs, être féministe, ce n’est pas ce qui se passe dans votre tête quand vous voyez un message mignon du féminisme pop. Être féministe, c’est être rejetée par son entourage, recevoir des menaces quotidiennement, être jugée sur son habillement, son intelligence, son apparence et sa sexualité, craindre de perdre une opportunité d’emploi à cause de nos convictions, et parfois vivre dans la peur. Être féministe, c’est se demander si, en décidant d’aller à l’école, on signe son arrêt de mort. C’est se demander quelle menace finira par être sérieuse, et à quel moment un antiféministe décidera de nous faire « payer » – parce qu’il peut le faire, tout simplement. Être féministes nous apporte énormément, mais est aussi associé à des coûts et des sacrifices que les hommes ne peuvent que tenter de comprendre.

N’en déplaise aux partisans de « l’humanisme », le féminisme est genré. Le féminisme n’est pas un humanisme. S’il fallait ainsi le rebaptiser, il ne s’intéresserait plus spécifiquement à la situation des femmes, et ne pourrait enrayer le sexisme. S’il fallait que le féminisme concerne autant les hommes que les femmes, il deviendrait un autre lieu de domination où les voix des femmes seraient rapidement écartées – comme l’expérience de toutes les sphères mixtes nous l’a démontré. Les hommes doivent cesser de présenter le féminisme comme un courant consensuel – même s’ils le font avec de bonnes intentions, ils le rendent « mou ». Dans une société patriarcale, seul le sexisme – le statu quo – peut être consensuel. Le féminisme doit déranger, il doit susciter des désaccords. Lorsque les hommes qui me lisent s’entêtent, l’un après l’autre, à m’écrire pour me faire comprendre qu’ils apprécient mon blogue « mais ne sont pas toujours d’accord avec ce que j’écris », je leur réponds souvent que le jour où les hommes seront d’accord avec tout ce que j’écris, il faudra que j’arrête d’écrire.

Ainsi, quoiqu'en disent les idéalistes privilégiés au pays des merveilles, le féministe demeure conflictuel. Lorsqu’un internaute profère des menaces de mort à l’endroit des féministes de l’Université de Toronto, il joue le rapport de force en cherchant à les faire taire. Les féministes ne créent pas le combat. Mais nous en vouloir d’y participer lorsque l’enjeu est nos vies n’est pas une justice. Face aux médias traditionnels qui déguisent le statu quo en féminisme, revendiquons ensemble notre droit à la colère, à la riposte, et à des opinions qui n’ont pas besoin, pour être légitimes, du sceau d’approbation des hommes. 



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