Emma Watson et le féminisme populaire

On ne parle que du discours donné par Emma Watson à l'occasion du lancement de la campagne He for She des Nations Unies. Encore un grand coup de féminisme « pop ». Une saveur aigre-douce colle à la langue : faut-il se réjouir de l’intérêt soudainement porté au féminisme, ou devons-nous plutôt nous désoler de la tactique employée par l’ambassadrice ?

Les réactions positives ne manquent pas. Une star qui se dit féministe, on aime toujours ça. Je ne compte plus le nombre de partages de l'enregistrement du discours que j'ai vu défiler sur mon fil Facebook. Je choisirai donc la voix de la dissidence. Il y a des aspects problématiques dans ce discours qu'on ne peut passer sous silence. Je tiens cependant à préciser que mon but n'est pas de critiquer Emma Watson : elle a adopté la voie qui lui semblait juste, et qui a, semble-t-il, porté ses fruits. Je me contente d'exprimer mon désaccord envers divers arguments du féminisme pop/rose bonbon.

D'abord, l'étiquette de « féministe » : que doit-on en faire? Doit-on la réserver aux femmes? Comment parler de féminisme alors qu'il y a tant de féminismes? Peut-on être féministe et dépolitisée? Si de nombreux débats sont à ce jour irrésolus, il semble faire consensus que la connotation hautement péjorative associée au fait d'être féministe doit disparaître. Ce n'est pas que ça me dérange particulièrement d'être traitée de man-hater, de moche ou de lesbienne. C'est plutôt que ce paquet de stéréotypes - évidemment infondés - réussissent à réduire au silence des féministes plus timides. Pour progresser, le féminisme doit être considéré comme une bonne chose, ou du moins pas comme un mauvais mot. Toutefois, il ne peut y avoir de progrès s’il perd de vue son objectif, soit l'atteinte d'une réelle égalité entre les hommes et (toutes) les femmes. Le féminisme populaire réussit parfois à présenter l’étiquette féministe sous un jour flatteur, mais, pour ce faire, il la vide de son sens. C'est évidemment contre-productif. Quand on dit « tout le monde peut être féministe », on dit « ça ne prend pas grand chose ». Quand on tente de dédramatiser le féminisme, on le réduit à un courant conciliant, doux, gentil et bien contenu dans les sujets à peu près consensuels. Or, c'est là où il est impopulaire que le féminisme est le plus utile. Être féministe, c'est aussi être Femen ou radicale ou abolitionniste. C'est aussi questionner le couple et la famille, imposer des quotas, taxer des entreprises. Ce n'est pas seulement demander, c'est aussi exiger et surtout se battre.

Tout le monde ne peut pas être féministe. Les hommes qui désirent être considérés comme tels (ou comme proféministes) doivent manifester un engagement réel envers la lutte pour les droits des femmes. Lorsqu'on dit que tout homme qui désire que cessent les violences faites aux femmes devrait être féministe, on laisse surtout entendre que cela suffit à être (pro)féministe. En réalité, nous devons exiger beaucoup plus de nos alliés. Qu'importe si nous en avons moins? Le type d’allié que nous risquons de perdre est à peu près inutile à la cause : d'abord, il est convaincu qu'il ne fait pas partie du problème et, ensuite, il quittera le bateau dès qu'il aura à sacrifier au bien de l'équipage un de ses privilèges.

Une pilule qui a meilleur goût, mais qui ne guérit pas, ça ne sert strictement à rien.

Un autre problème qu'on ne peut que constater suite aux réactions suscitées par le discours d’Emma Watson est celui de l'importance de tout rattacher aux hommes. Le sexisme affecte les femmes : le sexisme tue, blesse, vole et condamne une toute petite MOITIÉ de l'humanité. Mais ce discours est impopulaire : pour que le sujet intéresse, pour qu'un discours soit partagé des milliers de fois, il est essentiel de montrer que le sexisme est « aussi » mauvais pour les hommes (ce qui est faux). On nous force à toujours, toujours parler des problèmes vécus par les hommes : qui donc voudrait aider de simples femmes? Ce que ce discours nous montre, c'est que tant que les hommes ne sont pas concernés, tant qu'ils ne peuvent retirer un bénéfice personnel de l'action féministe, elle n'intéresse personne. Encore une fois, on obtient des alliés inutiles : des proféministes qui s’engagent pour libérer les hommes des conséquences du sexisme qu'ils vivent seront des bâtons dans les tous dès que les intérêts des différents genres divergeront. Et ils divergeront: le féminisme exige des hommes qu'ils renoncent au salaire qu'ils perçoivent au détriment d'une femme sous-payée, à leur pouvoir décisionnel disproportionné, au temps qu'ils gagnent pendant que les femmes travaillent double, etc.

Le féminisme ne doit pas être promu comme un mouvement qui est « aussi » bon pour les hommes. Il doit être présenté comme ce qu'il est : une lutte pour l'égalité et l’autonomisation des femmes. Cela devrait suffire à convaincre quiconque a un minimum de cœur et d'empathie. Ceux qui n'en ont pas ne doivent pas réussir à nous faire changer notre discours et déguiser notre lutte.

Par ailleurs, Emma Watson déplore, comme bien d'autres avant elle, que les hommes « ne se sentent pas les bienvenus dans la conversation ». Cet argument est trop souvent utilisé pour blâmer les femmes. Je veux mettre une chose au clair : si les hommes ne s'impliquent pas dans les luttes féministes, ce n'est pas parce que les féministes ne sont pas assez accueillantes. Ce n'est pas à nous de faire les yeux doux et de distribuer des biscuits pour que les hommes se sentent heureux, aimés, appréciés... Le féminisme est beaucoup plus inclusif envers les hommes que ne l'est tout le reste de la société envers les femmes. Nous devons naviguer à chaque instant dans un monde dominé par les hommes. Un homme qui se sent mal à l'aise dans un espace contrôlé par des femmes devrait se trouver d'autant plus convaincu de l'importance du féminisme : c'est ce que nous vivons constamment. Il ne doit pas nous imposer de lui faire ressentir, à tout moment et par tous les moyens possibles, qu'il est le bienvenu et qu'on est donc contentes qu'il soit là et voulez-vous un biscuit et merci de nous honorer de votre temps! Ce n'est pas là la vocation du féminisme, et pourtant nous ne pouvons nous empêcher de le faire : ne suis-je pas moi-même si prompte à m'intéresser aux proféministes? Cessons donc de blâmer les femmes pour un comportement qui, en plus de leur être reproché à tort, serait totalement légitime.


J'aimerais terminer en rappelant que, n’en déplaise aux partisanEs du féminisme emballé en rose, la violence faite aux femmes, c'est aussi et surtout la violence commise par les hommes. Le féminisme n'est pas une guerre contre les hommes; il n'en demeure pas moins que cette réalité doit être toujours présente à notre esprit. Parler du féminisme en disant qu'on ne peut rien accomplir avec une seule moitié de l'équipage à bord, et dire qu'on doit vaincre le sexisme en travaillant touTEs ensemble, main dans la main, permet d'effacer les auteurs de violence. Si nous sommes touTEs féministes, qui commet les violences sexistes? Il ne reste alors que deux images possibles pour qualifier l'ennemi : le « système » et les « monstres ». Or, ce sont les individus qui créent, façonnent et maintiennent en place le fameux « système ». Ce sont des individus qui violent, pas « la société ». À force d'avoir peur de distribuer des blâmes, on en arrive à l'illusion d'une guerre où touTEs les soldatEs se battent du même côté, contre un ennemi invisible et immatériel  (« le pouvoir »): difficile de savoir où porter les coups. Alternativement, on a l'image du monstre: le monstre-violeur, le monstre-assassin, le monstre-batteur, l’Autre, surtout, et non pas le gentil proféministe qui n'a rien à se reprocher. Empiriquement, c'est faux : les auteurs de violence ne sont pas des monstres marginaux et infréquentables, ce sont nos frères, nos amis, nos voisins. Souvenons-nous : tous les hommes ne sont pas des monstres, mais tous les hommes peuvent être des crocodiles


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