Mon anti-mariage

Source: thumbs.dreamstime.com/z/couples-
de-mariage-de-dessin-anim%C3%A9-24609530.jpg

[Description: dessin d'un homme et d'une femme
qui se tiennent la main]
Je n’avais jamais pensé me marier. Après tout, je suis féministe. C’est-à-dire : j’ai toujours pensé me marier – j’ai écouté les mêmes films Disney que n’importe qui – jusqu’à ce que… BOUM! Le féminisme me rentre en plein de temps. Ça a fait mal, j’ai dû changer mes lunettes, j’ai eu une grosse bosse sur la tête,  je me suis dit : ça y est, avec un tel air, impossible de me déguiser en poupée de blanc vêtue sans gâcher toutes les photos. Affaire réglée.

Je vivais donc tranquillement ma vie de personne à part entière, indépendante, mon-nom-de-famillée, mademoisellée par les idiots ignorants et toute le kit, jusqu’à ce que RE-BOUM! Je rencontre un homme sans lequel je ne peux plus vivre, qui fait la vaisselle, que j’aime et que j’aimerai jusqu’à ce que je ne l’aime plus j’en trouve un autre.

Le monde étant ce qu’il est, les pressions sociales ayant la tête dure, on a fini par céder. Attendez : moi, céder? Bon, disons qu’on a cédé façon tête-encore-plus-dure-que-les-traditions. On a donc décidé d’un commun accord Je me suis munie d’une culotte bien virile (celle que je porte les jours de féminazisme) et j’ai décidé qu’on célèbrerait notre anti-mariage. Dans le respect des convenances, évidemment.

Dans le respect des convenances, donc, sitôt l’idée abordée avec mon chéri, et sans trop attendre sa réponse, je me suis précipitée chez sa mère, à qui j’ai demandé solennellement de bien vouloir me confier la main – et, accessoirement, le reste du corps – de la chair de sa chair. Je crois qu’elle n’était pas tout à fait convaincue, mais j’avais prévu le coup. J’avais apporté une vache et dix poules une belle Xbox neuve, et la transaction a été officialisée en un rien de temps. Dans quelques semaines à peine, mon chéri quitterait sa famille pour intégrer la mienne, recevant au passage l’immense privilège d’un nom de famille qui le placerait au bout de toutes les listes. Mais bon, quand on aime, pourquoi diable aurions-nous besoin de notre identité? Question rhétorique.

Quelques semaines, ce n’est pas beaucoup, pour dépenser tout l’argent qu’on se devait d’investir dans l’anti-mariage. On s’est donc mis aussitôt au travail – heureusement qu’on partage les tâches.

La robe, déjà. Où trouver une robe de mariéE rouge? Ça n’a pas été facile, mais on a finalement déniché une robe parfaitement hors de prix (et non-reportable) évoquant la couleur du sang – ou du diable –, pour bien indiquer à tou-te-s les convives l’impureté de mon corps dévirginisé (quoi que cela veuille – ou plutôt ne veuille pas – dire). Et, comme je ne suis généralement pas seule dans mes activités impures, on l’a prise en double. Notre anti-mariage serait solidaire : je ne serais pas la seule à trébucher toute la soirée et à me mourir d’inconfort. Pour les talons hauts, par contre, on a troqué la solidarité avec l’il-faut-souffrir-pour-être-belle du patriarcat pour une bonne paire d’espadrilles. Presque aussi original que des souliers de verre.

On a réservé une jolie salle en prenant bien soin de préciser que l’homme de ménage devrait balayer le plancher, puisque je ne porterais ni voile ni traîne. On y a bien réfléchi et on s’est dit : tant qu’à déjà se connaitre, autant montrer mon visage. Il n’y aura pas de surprise à gâcher. On a aussi laissé tomber la bague, évaluant qu’il n’était définitivement pas nécessaire de me « marquer » comme « prise ».

Le jour J avançait à pas de géantes, et on n’avait toujours pas réglé le problème de l’enterrement. Déjà, séparer les « jeunes filles » et les « jeunes garçons », on n’était pas très emballé-e-s. Et puis, on n’enterrait rien pantoute, n’ayant pas l’intention d’arrêter de vivre nous amuser sous prétexte qu’on serait (anti-)marié-e-s. J’ai donc passé ma dernière soirée de conjointe de fait avec mon futur mari et nos ami-e-s commun-e-s et mélangé-e-s, en toute simplicité. Après un bon souper, on est allé-e-s au cinéma et on a choisi au hasard un des films qui passaient le test Bechdel (« un des films », hahaha!). C’est donc reposée et sans gueule de bois que je me suis réveillée en sursaut, à quelques heures d’un nouveau chapitre dans ma vie de couple.

[Usez de votre imagination] Pom-pom-popom! Pom-pom-popom!

Et voilà le marié qui entre. L’assistance se lève. Il avance vers sa bien-aimée (c’est moi, ça), bien accroché au bras de sa mère pour ne pas trébucher. Elle me l’offre, heureuse de le placer sous une nouvelle tutelle. Il se place à ma gauche, respectant la tradition voulant que la kidnappeuse conserve sa main droite disponible pour un duel à l’épée au cas où d’autres prétendantes apparaitraient. La célébrante entame son discours, saute l’étape des liens sacrés, de la crainte de Dieu et de la procréation. « Si une personne s’oppose à cette union, qu’elle parle dans sa tête et se taise à jamais. Vous seul-e dont l’opinion importe, acceptez-vous d’être uni-e dans la santé et dans la maladie, dans l’abondance et dans la pauvreté, dans la fidélité ou dans l’union libre, dans le travail rémunéré et dans les tâches ménagères, jusqu’à ce que le divorce vous sépare? » Nous acceptons. « Vous pouvez maintenant embrasser le marié. S’il est d’accord. »

Et voilà, la chose était faite. Il a lancé le bouquet à l’assistance masculine, dans l’espoir que l’un de ses amis se marie enfin dans l’année, quittant ainsi le cauchemardesque état qu’est le célibat. La nuit s’est déroulée sans encombre, agrémentée de danses, de virgen Bloody Mary et d’un immense gâteau au chocolat végane, un classique. Au moment de quitter, on n’a pas pu échapper totalement à la pluie de riz appelant la fertilité et la fécondité. Sauf que j’avais fait remplacer le riz par des spaghettis – après tout, j’aime mon ventre comme il est, c’est-à-dire plein de chocolat mais vide de fœtus.

Je suis entrée dans le domicile conjugal sur mes deux pieds et, sitôt cet article mis en ligne, je me mettrai au lit pour célébrer ma nuit de noces - vous savez, ce moment où l’on doit « consommer » le mariage, qu’on le veuille ou non?



Vous avez aimé cet article? 
Suivez-moi @SuzanneZaccour