Alliances et divergences

Ce soir, j’ai envie d’explorer l’intersection entre le féminisme et les mouvements de défenses des droits des personnes LGBT (*voir Note2*). Surtout là où ça accroche ou pourrait accrocher. Mais avant toute chose :

Note 1 : Je suis une femme cisgenre, cissexuelle et hétérosexuelle. En d’autres mots, je ne sais pas de quoi je parle. Ce billet n’est absolument pas un texte de référence; prenez-le plutôt comme une discussion de salon (les commentaires sont plus que bienvenus). Je n’ai pas du tout l’intention de faire du hétérosplaining; si j’en fais malgré tout, prière de me faire une pichnotte virtuelle.

Note 2 : Je suis mal à l’aise avec l’utilisation de sigles tel que LGBT, que je trouve peu inclusifs. Eh oui, même quand c’est LGBTT, ou LGBTIQ, ou LGBTIQAbcdefg… Je ne les utiliserai donc plus. En attendant de trouver une meilleure formulation (je suis ouverte aux suggestions), j’utiliserai donc, pour désigner les communautés non cisgenre-cissexuelle-hétérosexuelle, « minorités d’identités et d’orientations sexuelles et de genre » (MIOSG) (largement inspiré du collectif DOISG de Québec Solidaire).

D’abord, il m’a toujours (ou, pour être honnête, depuis à peine deux ans que je pense « féminisme ») semblé évident que les luttes des MIOSG allaient de pair avec le féminisme, que leurs combats étaient liés. Après tout, ils ont des objectifs communs, notamment la dé-rigidification des modèles de genre et l’acquisition d’une plus grande liberté quant à la sexualité. Ils ont des oppressions communes, comme la lesbophobie, et des ennemis communs, notamment la droite religieuse. L’union fait la force : l’alliance de tous les groupes opprimés, incluant les femmes et les MIOSG, m’apparait donc tout à fait naturelle, est essentielle à la libération de la dernière esclave, c’est-à-dire probablement une femme transgenre lesbienne racisée pauvre et handicapée (oui, je sais, on a beaucoup de chemin à faire).
Ceci étant dit, je trouve intéressant d’explorer brièvement les intérêts divergents de ces deux mouvements. Faut-il le mentionner? Il est question ici de mouvements pluriels, hétéroclites, diversifiés (divisés?)… Bref, il n’est pas question d’une dynamique qui peut être fouillée en profondeur dans un espace aussi restreint. Cependant, si le sujet vous intéresse (ou si vous craignez d’éventuels dilemmes dans votre double-militantisme, ou si vous cherchez à répondre à quelqu’un qui tente de vous piéger dans la craque), voici quelques pistes qui pourront être suivies.

La non-mixité
La non-mixité semble être un premier potentiel point d’accroc entre le féminisme et les revendications notamment des personnes trans* ou queer. Elle a pour but de favoriser des espaces de rencontres, de discussions, de travail (etc.) au sein desquels les membres se sentent en sécurité (des safe space) et d’en évacuer les dynamiques oppressives d’interactions entre les genres (mecsplication, interruptions, propagation de la culture du viol et autres formes de sexisme). Quelques exemples en sont les gymnases ou cours de danse pour femmes, les groupes de support, les centres pour femmes victimes de violences et les associations féministes non mixtes. La non-mixité est également favorisée dans certaines situations pour des raisons historiques ou de pudeur (écoles, toilettes…). Les personnes trans*, qui sont continuellement victimes de comportements transphobes incluant l’appellation par le genre assigné plutôt que le genre choisi, et les personnes queer dont certaines choisissent de ne s’identifier comme membre d’aucun genre ou adoptent un genre non traditionnel (i.e. non « masculin » ou « féminin ») peuvent être exclus de pareils espaces alors même que, typiquement, elles partagent à certains égard la réalité des femmes cis (ou inversement). Cependant, cette divergence des intérêts est loin d’être irréconciliables. Plusieurs espaces féministes s’affirment donc comme trans-inclusive ou accueillent « quiconque s’auto-identifie en tant que femme ». Le problème est en réalité dans l’ignorance, et c’est aux femmes et féministes cis de s’éduquer sur leur privilège cissexuel et de rendre leurs lieux de rencontre accueillants et accommodants pour les membres concernés des MIOSG.

La représentativité, la parité (les fameux quotas)
L’enjeu est le même lorsqu’il est question de représentativité des femmes ou de parité (en politique, dans un C.A., dans tel ou tel domaine…). Lors de ma participation au Parlement Jeunesse du Québec, j’ai eu l’occasion de débattre en simulation d’un projet de loi qui aurait (entre autres) rendu obligatoire la parité sur les conseils d’administrations des grandes entreprises. L’un des « députés » avait insisté pour qu’un amendement précise que l’expression « les femmes » désignait les personnes « de genre féminin ». Cela m’avait étonné : il m’apparaissait évident qu’on considérerait les personnes de genre féminin (ou plutôt, formulation que je préfère, celles qui s’identifieraient comme telles). Peut-on imaginer une police des organes génitaux en milieu de travail? Or, j’ai découvert par la suite que l’autodétermination de son genre n’allait pas du tout de soi dans toutes sortes de milieux. Alors, même quand cela nous semble évident, il est important de rendre explicite la trans-inclusion des mesures ou programmes que nous (féministes cis) mettons en place ou publicisons.

Gestation pour autrui
La gestation pour autrui est un (des nombreux) sujet(s) qui divise les féministes. Les personnes qui me connaissent ne seront pas surprises de me voir prendre position en défaveur de la gestation pour autrui rémunérée (les « mères porteuses ») qui consiste, en gros et en général, à se servir de l’utérus d’une femme pauvre pour produire un enfant dont la parentalité reviendra typiquement à un couple riche infertile… ou homosexuel. Les tensions étaient palpables lorsque le sujet a été rendu d’actualité par l’annonce de son recours à une mère porteuse par Joël Legendre, en avril dernier. Il n’est pas question ici de clans aux positions divergentes (ce qui serait le cas si les MIOSG (ou les homosexuels) étaient systématiquement pour, et les féministes, contre la gestation pour autrui), mais plutôt d’intérêts divergents. En effet, les homosexuels non conformes aux stéréotypes de genre masculin ne bénéficient pas du patriarcat au même titre que les hommes hétéros « bien machos ». Les hommes gais vivent des discriminations à l’emploi et sont peu représentés dans les produits culturels, pour ne nommer que ces deux exemples. Ils n’ont pas le même privilège masculin que les hétérosexuels. Or, dans le cas de la gestation pour autrui (autrui étant un couple – ou individu – homosexuel) rémunérée, l’oppression patriarcale (et classiste, et probablement raciste) s’exerce bien au profit des « acheteurs », qui tirent un bénéfice du système qui leur permet d’exploiter la mère porteuse. À cet égard, il me semble donc nécessaire, pour réconcilier féminisme anti-GPA et luttes des homosexuels, que ces derniers renoncent à ce privilège masculin malgré l’intérêt qu’ils peuvent y voir. Heureusement, tout comme les féministes cis ne sont pas nécessairement transphobes, les homosexuels ne soutiennent pas forcément la gestation pour autrui rémunérée. Il y a donc bien intérêt divergent, mais pas rupture irréparable.

Genre
Je termine avec la question la plus délicate, sur laquelle j’espère revenir. Qu’est-ce que le genre? Combien d’expressions de genre existe-t-il? Si les féministes et les trans* s’accordent sans trop de difficulté lorsqu’il s’agit de qualifier le genre de construction sociale non liée au sexe biologique, le chantier contient des terrains minés comme des terrains d’entente. Certains groupes féministes parfois qualifiés de TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminist) ont des positions qui ne peuvent que confronter certaines idéologies et théorisations des mouvements trans*. Par exemple, The Left Side of Feminism appelle non plus à la transgression du genre, mais à sa disparition totale, une proposition sur laquelle je ne me prononcerai pas (car j’en ai appris l’existence il y a moins de huit heures). Quoiqu’il en soit, on peut se sentir funambule à devoir jongler entre « le masculin et le féminin n’existent pas » (la sensibilité n’est pas féminine, ou la rudesse, masculine) et « les personnes transgenre performent ou ressentent le genre qui ne correspond pas à leur sexe biologique ». Si les stéréotypes de genre venaient à disparaitre, si le genre n’était plus manifesté par des codes d’habillement et d’apparence (robe, maquillage, cheveux longs), par exemple, cela changerait-il quoique ce soit au transgenrisme? Je n’ai pas de réponses à ces questionnements, et, même si j’en avais, ce ne serait pas à moi de les donner. Je me contente d’espérer avoir éveillé votre curiosité.


À chacun et chacune de se former son opinion par rapport à tel ou tel enjeu féministe ou relatif aux MIOSG, et de gérer à sa convenance les éventuels conflits de valeurs. La doctrine de l’intersectionnalité (ou encore l’empathie) nous commande cependant de collaborer entre différents groupes opprimés et de ne pas sacrifier les lutte des un-e-s à celles des autres. Soyons inclusives et poursuivons le dialogue! 



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